19.4.11


C'était une belle journée de printemps, une de celles où on se retrouve à flâner des heures dans un parc, à refaire le monde sur une terrasse, ou à siroter un rosé sur la table du jardin. Après quelques heures passées à végéter devant des émissions débiles en bouffant des corn-flakes un peu mous, je finis par me dire qu'il serait quand même pas trop con de mettre le nez dehors. Rassemblant alors mon courage en même temps que mes fringues sales, je me mis en route vers le salon-lavoir. (oui parce qu'ici en Belgique, les lavomatic sont des salons-lavoirs. Même odeur de lessive, mêmes visages collés contre les vitres des machines, mêmes murs gris, mais ça s'appelle un salon-lavoir. C'est plus chic.)
Tous les jours (oui enfin...parfois) en rentrant de la fac, je passe avec le bus bondé devant un bouquiniste, qui a dû réfléchir longtemps avant de trouver le nom de sa boutique. Soldeur sachant solder, qu'il s'appelle. Quand on passe devant, on ne voit que des livres. Des bacs remplis de bouquins jaunis, avec écrit au feutre, sur une feuille scotchée à la caisse "Tout à 1€" .
Ayant malgré moi hérité du gène de fouilleuse de poubelle que m'a transmis ma mère (la moitié du mobilier de la maison dans laquelle j'ai grandi vient des encombrants, et elle pousse même l'audace jusqu'à descendre de voiture à un feu rouge pour aller piquer des vieilles chaises à un bistrot, un immense sourire éclairant son visage) , je décidai alors d'aller voir ce qu'il avait dans ses étagères, ce soldeur sachant solder.
Le long du mur de gauche, dans l'entrée, des livres jusqu'au plafond. Et sur le mur de droite. Et quelques tas par terre.
Je m'enfonçai dans la pièce tapissée de mots, et me dirigeai vers une des étagères. Je pris un livre dont le titre attira mon attention. Ego oblige, ce fut Lady L, de Romain Gary. Quand j'étais enfant, j'étais persuadée que le prénom que mes parents m'avaient donné, j'étais la seule à le porter. Alors dès qu'on parlait d'une Louise, j'étais sûre que c'était moi (j'étais aussi persuadée d'avoir inventé le mot "impressionnant", et quelle ne fut pas ma surprise de voir à quel point le vocabulaire se transmettait vite en voyant Patrice Laffont utiliser MON mot dans Fort Boyard).Du coup, le titre de Lady L m'a attirée, direct.
Puis, en rentrant, j'ai commencé à lire. Et trois jours durant, j'ai pas arrêté.
Un récit emballant, des personnages romanesques à souhait (et pas dans le mauvais sens du terme), et des passages qui te coupent la chique, du genre de "La terre entière prenait de plus en plus cet air usé des filles que trop de mains ont déshabillées.", ou "Les Italiens, des amateurs de bel canto qui s'ignoraient et qui voulaient faire de l'humanité un chant d'amour et de beauté, et vivre les opéras qu'ils sentaient en eux; ils portaient tous la marque de cette aristocratie du coeur et de cette distinction des sentiments qui remplaçait simplement par Dame Humanité cette autre Dame que chantaient les troubadours à l'époque de l'amour courtois; ils faisaient de l'homme un objet de culte et de leur foi politique une église", ou, "si les hommes cédaient à ce qu'il y a en eux de plus humain, il y a longtemps qu'on ne serait plus des hommes".
On y voit des vieilles mendiantes recouvertes d'émeraudes par des anarchistes idéalistes, des orchestres tziganes, des bombes dans les parlements, des hommes qui meurent pour leurs idées, des amours impossibles, des citations de Karl Marx, des yeux sombres et des bordels, l'humanité comme une rivale.

Et on referme le livre en rêvant aux yeux sombres, aux bombes dans les parlements, aux belles idées qui font face bien trop peu de temps aux désillusions, aux meurtres passionnels et aux textes que l'on déclame à une assemblée, le poing levé.

9.4.11

Métro ligne 6, direction Simonis


Lundi matin, 9h. Alors que des centaines d'ombres sosies se pressent contre les portes du métro, la 5e de Beethoven tente tant bien que mal d'apaiser les esprits échaudés. Le retour des beaux jours, sous la terre, ne donne pas le sourire. Quelle que soit la saison, toujours la même lumière blafarde, qui vous plonge dans une demi-nuit, un demi-sommeil. Hagards, irrités, aveugles, les sosies se pressent d'entrer dans la rame, de pousser d'autres sosies, un peu plus vieux, un peu plus faibles, pour poser leurs séants sur les sièges de plastique. Une fois assis, ils fixent leur regard éteint sur les centaines de mètres de béton qui entourent le tube métallique. On croirait qu'ils y voient leur avenir tant ils sont absorbés dans la contemplation des tube néon qui défilent là, en haut des murs de béton.

Et puis, au milieu de tout cet ordre, une petite silhouette. frêle, un peu courbée, pas très stable, pas très propre. Deux yeux noirs, brillants, rieurs, moqueurs parfois. Un pull multicolore, de ceux que l'on retrouve dans son grenier. On croirait qu'il sort de l'eau tellement la laine semble lourde, tant elle semble s'étirer jusqu'aux genoux maigrichons. 12 ans au bout d'un bâton, les mains sales, et le regard pénétrant. Entre ses deux bras, un accordéon diatonique, large deux fois comme le torse du petit homme.

D'un bond léger, il se fait une place dans la rame, juste à côté de la grande rampe, en plein milieu. Éclairant son visage d'un sourire un peu grisâtre, il commence à faire courir ses doigts sur les touches. Et là, les notes s'envolent, on les entend plus fort que Beethoven, plus fort que les soupirs, plus fort que le frottement entre elles des sacoches en cuir, plus fort que les petites toux gênées. Les accords s'enchaînent, s'envolent, dépassent le plafond de béton, paraissent à l'air libre et font entrer, le temps d'un morceau, les rayons du soleil dans la rame de la ligne 6, direction Simonis.

Il termine son morceau, un sourire toujours accroché aux lèvres, et, avec la grâce et l'assurance d'un commissaire-priseur, entonne la phrase que son père lui a certainement apprise: "Alli meussieurs-dames, avot bonne coeur! Alli,alli! Merzi meussieurs-dames!"
Ils sont timides, les messieurs-dames. On vient de leur offrir quatre minutes de grâce, et ils fixent la pointe de leur chaussure, prennent un air passablement énervé, sont soudain assaillis de messages sur leur répondeur, ou entreprennent la contemplation d'une mèche de leur cheveux.

Et pourtant, certains, le sourire aux lèvres, tendent une pièce et disent un "merci" plein de soleil. Le visage du gamin s'illumine alors davantage, et il crie un grand et beau "Merzi", et ça ressemblerait presque à une chanson.
Une pièce serrée dans mon poing, j'attend qu'il arrive à ma hauteur. On arrive gare du midi, faut pas le louper. Il s'approche de moi, et je m'empresse de faire tinter très fort la pièce de 2euros au fond de son gobelet en plastique.


(la photo n'est pas de moi, bien sûr... elle vient de )

5.4.11

La mer à la montagne, la montagne à la mer...



Je voudrais pas crever, avant d'avoir connu les chiens noirs du Mexique, qui dorment sans rêver
Les singes à cul nu, dévoreurs de tropiques, les araignées d'argent, au nid truffé de bulles
Je voudrais pas crever,sans savoir si la lune, sous son faux air de thune, a un coté pointu
Si le soleil est froid, si les quatre saisons, ne sont vraiment que quatre
Sans avoir essayé de porter une robe sur les grands boulevards
Sans avoir regardé dans un regard d'égout
Sans avoir mis mon zobe dans des coinstots bizarres


Je voudrais pas finir, sans connaître la lèpre, ou les sept maladies qu'on attrape là-bas
Le bon ni le mauvais ne me feraient de peine si je savais que j'en aurai l'étrenne
Et il y a aussi tout ce que je connais, tout ce que j'apprécie, que je sais qui me plaît
Le fond vert de la mer, où valsent les brins d'algues sur le sable ondulé
L'herbe grillée de juin, la terre qui craquelle, l'odeur des conifères, et les baisers de celle
Que ceci que cela
La belle que voilà, mon Ourson, l'Ursula
Je voudrais pas crever, avant d'avoir usé sa bouche avec ma bouche, son corps avec mes mains
Le reste avec mes yeux, j'en dis pas plus faut bien rester révérencieux

Je voudrais pas mourir sans qu'on ait inventé les roses éternelles, la journée de deux heures
La mer à la montagne, la montagne à la mer
La fin de la douleur, les journaux en couleur
Tous les enfants contents, et tant de trucs encore qui dorment dans les crânes des géniaux ingénieurs
Des jardiniers joviaux, des soucieux socialistes, des urbains urbanistes, et des pensifs penseurs
Tant de choses à voir,à voir et à z-entendre
Tant de temps à attendre, à chercher dans le noir

Et moi je vois la fin
Qui grouille et qui s'amène
Avec sa gueule moche
Et qui m'ouvre ses bras de grenouille bancroche

Je voudrais pas crever
Non monsieur non madame
Avant d'avoir tâté
Le goût qui me tourmente
Le goût qu'est le plus fort
Je voudrais pas crever
Avant d'avoir goûté
La saveur de la mort..


Boris Vian

30.3.11





Son visage est rouge et il commence même à bleuir à certains endroits. Une barbe blanche entreprend de ronger ses joues tannées. Elle jaunit, à cause des gitanes qu'il s'enchaine à longueur de journée. Même le blanc de ses yeux est jaune, et ça lui donnerait presque un regard de marin, si l'ivresse ne lui faisait pas fermer les paupières la plupart du temps. Ses mains sont pleines de crevasses, le bout de ses doigts est recouvert de corne. Ses ongles sont noircis par la cendre et les remords.


Il empoigne le verre de whisky, qu’il renverse a la verticale au fond de sa gorge déjà imbibée de vapeurs d'alcool et de tabac. Il le repose sur la table poisseuse. La télé hurle une émission de talk show.
Il se lève, son énorme bedaine surplombée par un marcel dégueulasse. Les auréoles de ses aisselles se rejoignent en un papillon jaunâtre au milieu de son ventre. Une chaîne en or clinquant soutient un lourd crucifix, que l'on ne distingue plus qu'à peine, tant il est entremêlé dans les poils gris de son torse. Cela doit faire maintenant une semaine qu'il ne s'est pas lavé. Ses cheveux sont si sales qu'ils collent sur son crâne, formant des paquets informes de poils, plats et luisants. Il fait chaud, et des gouttes de sueur perlent sous ses aisselles quand il se lève pour étirer son corps fatigué.

Le temps s'étire sur des millénaires, chaque seconde s'éternise et semble durer une heure. La trotteuse de l'horloge est comme collée aux chiffres, le temps refuse d'avancer, comme un âne qui porterait trop lourd.

Toute la maison chlingue le gaz carbonique et la vieille pisse. Il n'ouvre plus les fenêtres, ça fait entrer les mouches. Le silence pesant n'est entrecoupé que par le bruit de l'horloge. Il se dirige en trainant des pieds vers la commode de l'entrée, et se regarde pendant 10 bonnes secondes dans le miroir crasseux. Il voudrait se parler, s'engueuler, se foutre une bonne trempe, mais rien ne sort. Pas un mot.

Pourtant, il lui en a déclamés à elle, des alexandrins, des mots lourds de sens. Il a parcouru mille fois de ses yeux son dos, ses cheveux, ses bras. Il connaissait son corps par coeur, et à chaque étreinte pourtant, il découvrait un nouveau grain de beauté, une nouvelle cicatrice, un nouveau souvenir. Il se rappelle encore sa douceur, là, sous le renflement de ses seins. Il dormait le nez enfoui dans sa chevelure. Quand elle était encore là. A cette époque, ses yeux étaient encore bleus, et toujours ouverts, pour ne perdre une miette d'elle.
Mais un jour, sans se retourner, sans un sourire, en lui donnant un dernier baiser froid comme le givre, elle s'en est allée.

Depuis, il attend. Et le temps s'étire sur des millénaires, chaque seconde s'éternise et semble durer une heure.

Il retourne s’asseoir sur son fauteuil élimé, face à la porte. Au cas où quelqu'un aurait l'idée d'entrer.

18.3.11

Ouvrons l'oeil et le bon

Bon. J’avoue que je sais pas trop quoi faire, là, maintenant. Parler du Japon? Bien sûr qu’il faut en parler. Mais finalement, je trouve pas grand-chose à dire. C’est un drame immense, une angoisse perpétuelle depuis plus d’une semaine pour tous ces gens là-bas.
Mais parfois, quand j’entend les débats télévisés, les envoyés spéciaux, etc, qui disent que tout fout le camp, que plus rien ne fonctionne normalement au Japon, que peut être que l’essence est rationnée pour éviter une fuite en masse vers le Sud; je me dis « et si on avait écouté ceux qui avaient dit que ça arriverait? »
Je suis pas une écolo pure et dure, et même si certains me donnent le qualificatif de « savateuse », je pense pas être de ceux qui voudraient vivre dans des yourtes et élever leur propre bétail, tout en allaitant leurs enfant jusqu’à leurs 6 ans. Mais quand même, le nucléaire, ça serait pas un risque énormément démesuré comparé aux économies que ça nous fait faire? Et son soit disant caractère « écologique », c’est pas un peu du foutage de gueule?
Pourtant, des experts l'avaient prédit, ça allait arriver. (on en parle ). Mais voilà, on ne les avait pas écoutés. Au nom de la technologie, de la course au nucléaire, des économies d'échelle, on a étouffé leurs protestations dans l'oeuf.
Et ça n'est ni la première, ni la dernière fois. "Ça n'arrivera pas.", qu' ils disent. Ou "Ça n'arrivera plus."
Ha ouais. Mais voilà, moi, y'a plusieurs trucs qui me chiffonnent. Qui me font me dire que si, ça peut très bien arriver encore. Et qu'aujourd'hui plus que jamais, il nous faut être vigilants. Quand on voit ça




ou ça...



ou ÇA
... je me dis qu'au nom d'une présumée "droite décomplexée", on dit de belles atrocités. Et que le fait qu'elles se répètent, ça en devient de plus en plus inquiétant pour notre avenir politique. D'ailleurs je suis assez d'accord avec ce monsieur...

Et ce monsieur...




Alors non, je n'ai pas parlé du Japon, ni de la Libye. Et pourtant, il y en aurait des choses à dire. Je me sens juste pas à la hauteur pour en parler. La résolution de l'ONU, ok, mais pour quoi faire ensuite? Un Irak 2? Un Afghanistan 2? L'avenir nous le dira.

En attendant, ouvrons l'oeil, et le bon.


12.3.11

La beauté par erreur, c'est le dernier stade de l'histoire de la beauté.




Ma mère a dit un jour qu’ « Il y a des fois, trouver de la poésie dans le quotidien, ça relève de la gageure. » J’étais, depuis ce fameux jour de braderie dans le Pas-de-Calais, (où nous avons rencontré dans l’ordre une naine sans bras vendant de la layette, un petit garçon avec un pansement sur l’œil qui voulait un rat, une, deux, trois mères de moins de 15 ans, quatre, cinq, six dents manquantes, et un marsupilami géant), assez d’accord avec elle.
Mais je me suis rendue compte hier que tout dépendait finalement de la manière de voir les choses.

Si je vous parle d’un film avec des mecs bourrés déguisés en femme, qui tirent sur des oiseaux, qui menacent leur fils avec un couteau, qui vomissent dans des verres à bière, qui pissent assis sur leur chaise, qui matent la culotte des assistantes sociales, qui font tomber des bébés et qui chient la porte ouverte; y’a de grandes chances que ça soit difficile de trouver de la poésie là-dedans.

Et pourtant, Felix Van Groeningen, un belge flamand, a réussi cette prouesse. La Merditude des choses est un peu comme son titre. Les mots sont pas jolis mais tous ensemble, ils forment un titre touchant.
Je crois que c’est le mot, touchant. Si, de loin, on ne voit que la misère de ce patelin flamand nommé Reeteverdegem (traduit Trouduc les Oyes en français), quand on s’en approche, on voit la tristesse du père qu‘il noie dans la bière, l’amour de l’oncle pour son neveu (et ce même si il baise tout ce qui bouge dans la chambre qu’il partage avec lui), les efforts de la grand-mère pour que tout ce bordel ressemble à une famille.
Et au milieu de tout ça, il y a Gunther, le fils. Enfant, il observe ce cirque du haut de son mètre soixante et de sa coupe en mulet. Plus tard, il écrit ce qu’il a vu, en lui rendant un hommage d’une grâce folle, tirant des passages comme « Comme ça, vite fait, contre le mur du bistrot Las Vegas, avec brusquerie et nonchalance, mon père mit fin à sa vie de célibataire. 42 semaines plus tard, c’est aussi au bistrot Las Vegas qu’il se trouvait quand il apprit qu’il avait eu un fils. », ou « Mon père était un buveur social, la compétition ne l’intéressait pas.»



Le passage le plus touchant reste sans doute celui-ci:
« on pardonne beaucoup à un train. Parce que c’est un train. Contrairement à un voiture, il passe par l’arrière du monde. Les maisons classées du quartier de la gare s’avèrent être des taudis. Mais ces ruines ne se voient que depuis la voie ferrée. Aucun véhicule ne vous donne une vue plus sincère du pays que le train. Contemplez nos jardinets, nos pigeonniers, nos cabanes. Admirez nos sous vêtements qui sèchent dehors. Contemplez nos nains de jardin, nos céleris, nos poireaux, nos vérandas et nos barbecues maçonnés. Regardez comme les vaches font place aux monstres de briques, construits par des gens sans gout avec la complicité des banques et amochant le paysage flamand.
Prenez le train ,et regardez comme, immobiles le long de la voie, le marbre et le granit s’ennuient sous une couche de poussière, offrant une dernière demeure à nos proches. »

J’ai appris par la suite que le film était tiré d’un roman de Dimitri Verhulst, malheureusement pas encore traduit en français.

(le titre est extrait du roman de Milan Kundera, L'insoutenable légèreté de l'être )

11.3.11

La Pute.






J’ai toujours eu une dent contre les chanteuses. Celles qui s'amènent, timidement, doucement, sur la scène, et qui au bout des trente secondes règlementaires d'introduction, commencent alors à chanter. C’est souvent à partir de ce moment là que je commence à plus trop les aimer.
L’autre soir, même système. Un message bref d’une amie (chanteuse elle aussi, mais vous comprendrez bien que vu son statut d’amie, je peux pas vraiment la détester)me convie à un concert au DNA, bar à concerts bruxellois. J’arrive alors que le premier des deux concerts est déjà terminé. En faisant un crochet par le bar, je rejoins la bande postée juste devant la scène. Le second groupe arrive. La chanteuse, 20 ans au bout d’un balai, en impose déjà. Une chevelure épaisse, la frange réglementaire, l’imprimé léopard et les bottines de cuir, elle semble tout droit sortie d’une rubrique mode. Petit apriori négatif pour commencer donc.


Mais là, le groupe commence à jouer. Le second guitariste semble faire l’amour à ses cordes,le batteur est réglé comme une horloge suisse. Et elle commence à chanter. Voilà, c’est fait. Elle vient d’entrer dans la catégorie des chanteuses que je déteste.


Et là, je dois y apporter une précision: je les déteste, mais les respecte et les admire à la fois. Je crois qu’on appelle ça de la jalousie. Alors tous mes préjugés se sont envolés assez vite, pour finalement se fondre avec mon épatement en un significatif « La pute. ». Parce que quand même, magré le côté teenage du truc, ceux-là sont sacrément calés.

Je me suis fait d'ailleurs la même réflexion à l'écoute de l' album solo de Julia Stone . Bien qu'il ne parle pas de révolution, que les paroles sont somme toute assez simplistes, faut quand même bien avouer que l'album reste assez agréable à écouter, et que sa voix est vraiment... enfin bref. Puis on dira ce qu'on veut, les chansons de coeur brisé (du genre "My Baby"), ça touche tout le monde, et ce même si on sait bien qu'elle ne fait que dire "you'll always be my baby", phrase d'une poésie discutable au demeurant.

Les photos sont celles d'Alexis Machet




12.2.11

Les écrivains qui ont recours à leurs doigts pour savoir s'ils ont leur compte de pieds, ne sont pas des poètes, ce sont des dactylographes!




La poésie contemporaine ne chante plus... Elle rampe
Elle a cependant le privilège de la distinction...
Elle ne fréquente pas les mots mal famés... elle les ignore
On ne prend les mots qu'avec des gants: à "menstruel" on préfère "périodique", et l'on va répétant qu'il est des termes médicaux qui ne doivent pas sortir des laboratoires ou du Codex.

Le snobisme scolaire qui consiste, en poésie, à n'employer que certains mots déterminés, à la priver de certains autres, qu'ils soient techniques, médicaux, populaires ou argotiques, me fait penser au prestige du rince-doigts et du baisemain.

Ce n'est pas le rince-doigts qui fait les mains propres ni le baisemain qui fait la tendresse.
Ce n'est pas le mot qui fait la poésie, c'est la poésie qui illustre le mot.

Les écrivains qui ont recours à leurs doigts pour savoir s'ils ont leur compte de pieds, ne sont pas des poètes, ce sont des dactylographes.

Le poète d'aujourd'hui doit appartenir à une caste, à un parti ou au Tout-Paris.
Le poète qui ne se soumet pas est un homme mutilé.

La poésie est une clameur. Elle doit être entendue comme la musique.
Toute poésie destinée à n'être que lue et enfermée dans sa typographie n'est pas finie. Elle ne prend son sexe qu'avec la corde vocale tout comme le violon prend le sien avec l'archet qui le touche.

L'embrigadement est un signe des temps.
De notre temps les hommes qui pensent en rond ont les idées courbes.
Les sociétés littéraires sont encore la Société.
La pensée mise en commun est une pensée commune.

Mozart est mort seul,
Accompagné à la fosse commune par un chien et des fantômes.
Renoir avait les doigts crochus de rhumatismes.
Ravel avait une tumeur qui lui suça d'un coup toute sa musique.
Beethoven était sourd.
Il fallut quêter pour enterrer Béla Bartok.
Rutebeuf avait faim.
Villon volait pour manger.
Tout le monde s'en fout...

L'Art n'est pas un bureau d'anthropométrie !

La Lumière ne se fait que sur les tombes...

Nous vivons une époque épique et nous n'avons plus rien d'épique
La musique se vend comme le savon à barbe.
Pour que le désespoir même se vende il ne reste qu'à en trouver la formule.
Tout est prêt:
Les capitaux
La publicité
La clientèle
Qui donc inventera le désespoir ?

Avec nos avions qui dament le pion au soleil,
Avec nos magnétophones qui se souviennent de "ces voix qui se sont tues",
Avec nos âmes en rade au milieu des rues,
Nous sommes au bord du vide,
Ficelés dans nos paquets de viande,
A regarder passer les révolutions

N'oubliez jamais que ce qu'il y a d'encombrant dans la Morale,
C'est que c'est toujours la Morale des autres.

Les plus beaux chants sont les chants de revendications
Le vers doit faire l'amour dans la tête des populations.

A L'ÉCOLE DE LA POÉSIE ET DE LA MUSIQUE ON N'APPREND PAS
ON SE BAT !


(Léo Ferré, Il n'y a plus rien, 1973)

9.2.11

Et maintenant, vas-tu te taire?




Il est 22h. La nuit s'est déjà levée depuis plusieurs heures sur le ciel bruxellois, mais petit à petit les trottoirs se vident de leurs belles de jour, pour se noircir peu à peu de leurs oiseaux de nuit. La fraîcheur du soir réveille les pensées, et tout semble plus grand, plus froid, plus fort.
En marchant vers la porte de Namur, fuyant le tumulte de la chaussée d'Ixelles et empruntant les ruelles parallèles, je jurerais que mes pas résonnent loin, haut et fort, allant cogner les voitures fuyantes de la Toison d'Or, se diffusant en cercles jusqu'au palais de justice.
J'emprunte finalement la chaussée d'Ixelles, bouillonnante, fébrile, pressée. J'arrive à la station de métro, et prend l'escalator hurlant. Quelques secondes plus tard, un nouveau rugissement, celui de la rame métallique, me sort de mes pensées. Tirant fort sur la poignée, je m'engouffre dans cette cage temporaire perçant avec grand fracas le sous sol bruxellois. Porte de Hal, je sors du tube et remonte au fil des marches vers la surface de la Terre. Je tourne à gauche rue Haute, longe les Chevaliers et entre dans les Marolles.

Ça sent la révolte ici. La révolte froide, endormie. Entre les maisons de briques, dans les rues étroites et tortueuses, on croirait voir des communards distribuer les tracts à la criée. Le palais de justice jette sans pitié son ombre sur les Marolles, entretenant le feu du peuple, empêchant la pluie d'en éteindre la flamme.
Oh, des orateurs, des barricades, des poings levés, cela fait longtemps que l'on en voit plus. Mais discrètement, le quartier opère sa résistance. De la librairie communiste au vendeur sous cape de films érotiques rue des Renards, la riposte s'organise.

Les murs des Marolles hurlent au réveil des peuples.
Ici, "Dieu n'existe pas, et c'est bien là sa seule excuse", là un gigantesque visage de femme peint sur les briques rouges échauffe nos consciences de ses yeux brûlants. Là bas, le béton nous ordonne de "réinventer la lutte".


Je descend la rue de la Plume, et arrive rue de l'Hectolitre. Une silhouette sombre s'approche de moi et me parle. Je ne l'entend pas. Je continue alors ma route sur la place du jeu de balle, et pousse la lourde porte d'un immeuble. Alors que dans mes oreilles, le morceau se termine, et que la porte se referme, j'entends "J'ai pas d'argent!". Seule dans le hall aux murs nus peints en blanc, je me relève de la claque que viennent de m'asséner les Marolles.

Et maintenant, vas-tu te taire?




La vidéo est une chanson des Têtes Raides, reprenant un superbe poème de Kateb Yacine

21.1.11

27 minutes et 14 secondes

27 minutes et 14 secondes que mon regard fait l'aller-retour entre le tube de néon qui grésille et la mouche posée sur le cadre d'une imitation de croûte impressionniste qui orne fièrement le mur écru de la salle communale.

Donc en comptant bien,sachant que les réunions commencent toujours avec en moyenne 8 minutes de retard,que ma montre retarde de cinq minutes,qu'
un train A lancé à 136km/h rencontre un train B dans une gare X,et que surtout on nous ment,on nous spolie,même sur l'heure qu'il est,et que donc par conséquent ne vous prenez jamais au jeu de croire ce que vous dit l'horloge parlante,il doit être 18h45. Environ. Dans le méridien de Greenwich. Parce qu'au fin fond de la forêt amazonienne,il est l'heure de goûter pour les petits enfants. Là-bas,il fait chaud et humide,on se balade popol au vent à travers la jungle,avec de la terre qui s'immisce entre les orteils, des moustiques qui vous foncent droit dans le visage, des morceaux de fougère dans les cheveux et un sentiment de liberté grisant.

Là-bas ce qui est sûr,c'est qu'aucun tube néon ne leur prend la tête en essayant de s'allumer alors que
tout le monde sait qu'il n'en est plus capable, rapport à son âge. Avec en prime le petit "cling" à chaque entreprise ratée, sorte de "hé ho les potes,je suis là!je suis un battant moi,je vais y arriver!"

Seulement voilà, il se trouve que j'y suis pas, en plein milieu de la forêt amazonienne. Non môssieur. Moi,je suis dans la salle communale des Ambrilles, village du fin fond du rectum du monde.


Ce soir,réunion à propos des cloches de l'église,pour savoir si il fallait passer à un système électronique, ce qui nous éviterait pas mal de crises d'apoplexie des curés, ou si il fallait rester dans le manuel. Donc,débat endiablé entre pro-électronique, tournés vers l'avenir, jeunes, beaux, blonds, les cheveux au vent, chevauchant un pur-sang sur la plage, avec une musique bien ringarde en fond sonore et bien trop de rose dans l'image; et les conservateurs,mini-Churchill jurassiens fiers des cordes qui tirent les cloches comme un coq est fier de sa crête rouge et pleine d'excroissances.

En fait moi je suis venu parce que madame Dumaque fait une tarte au poireau à s'en bouffer le tortillon, et aussi parce qu'il y a de la Suze pour pas un rond. Ici c'est clair,le premier qui se balade popol au vent va faire un tour chez les fous fissa. L
es valeurs se perdent.
Monsieur Frantin est en plein allocution. Cet homme m'inspire. Suffit qu'il dise"mon village,je l'aime comme il est"pour que je me le figure en train de chanter "that's the way han han han han I like it"sur l'estrade,empoignant le micro dans son poing tout rouge, transpirant des litres et crachant un peu sur les personnes au premier rang. Des danseuses déguisées en brésiliennes arriveraient alors pour faire une chorégraphie du feu de dieu
et on finirait tous par jouer a la course de chaises, suants, les bajoues rebondissantes comme des superballes, le visage hilare, et on aimerait tous ça, et on déciderait d'arrêter le débat sur les cloches, de les décrocher de l'église, et puis enfin de vivre nu la totalité du temps.


Une marée de mains se levant pour la conservation du système manuel d'actionnage des cloches me sort de ma rêverie, et achève de tuer le dernier de mes espoirs de course de chaises et de village naturiste. L
es cavaliers blonds tous nus râlent un peu,monsieur Frantin serre la main du maire à qui,tout le monde le sait, il a envie de piquer la place depuis qu'il a réduit le budget 3éme âge, et moi, je pique un morceau de tarte aux poireaux à un mioche en lui jetant un regard du genre De Niro dans Taxi Driver "you talkin to me???". Sauf que j'ai pas un iroquoi sur la tête et un flingue dans la main, et que j'essaie pas de kidnapper ma copine prostituée.

Et tout ca sous les milliers d"yeux médusés de la mouche du tableau impressionniste,qui se dit que décidément elle a bien du mal à distinguer le comportement des homo sapiens sapiens de celui de sa cousine la mouche bleue, plus communément appelée
mouche à merde.
Je sors de la salle, le ventre plein de poireau et de pâte brisée,et me dirige vers la petite colline ou il y a l' église, celle qui fait tant débat. Je remonte d'abord la seule rue du village, passe par le jardin des Campi, où le chien essaie même plus de me mordre parce qu'il sait enfin qui est le chef,
et même les escargots,princes de la foret,frémissent de tout leurs corps de gastéropodes sur mon passage.

Je suis grand, je suis puissant, j'ai bouffé de la tarte aux poireaux pour pas un Kopec.

8.1.11

Drunken Sailors


(désolée pour la vidéo un peu dégueu, c'est pas moi jvous jure. Pas taper.)



Il avait plu toute la journée. Les enfants avaient sali leurs culottes courtes dans la boue, leurs mère inquiètes les avaient houspillés, puis elles avaient regardé l’horizon avec une ombre d’angoisse dans la pupille. Soulevant leurs énormes bras blancs, chair douce et molle, elles avaient caché leurs yeux du peu de soleil qui subsistait, et scruté l’horizon, à la recherche de la moindre trace d’écume, du moindre remous dans l’eau verte de l’Atlantique nord. Les jeunes filles aux chevelures de feu s’étaient cent fois regardées dans le miroir, en avaient usé la glace et un peu leurs yeux couleur d’eau de mer. Les vieillards, sur les bancs en bois humides, avaient attendu de sentir une nouvelle fois l’odeur de mer, ce mélange d’écume, de poisson et de whisky qui avait fait leur jeunesse.
L’iode avait déposé sur toute la ville une couche poisseuse et salée. Des gouttes d’eau de mer boueuse tombaient des poils des chiens, les mouettes avaient une robe grise et les algues recouvraient une partie de la plage.
Les enfants avaient déjà entendu cent fois les histoires de marins que leurs contaient leurs grands-parents. Ils pouvaient presque sentir la transpiration de ces hommes, mélange de rhum et de sel, d’air frais et de sperme, d’amour et d’eau sale. Les adolescentes les attendaient, les marins. Elles attendaient celui qui serait différent, qui descendrait du bateau en regardant au loin, des vers plein les yeux, et qui les trouverait, pour lui déclamer le plus beau des poèmes d’amour.
Mais voilà, on avait beau dire, on avait beau faire, cela ne se passait jamais comme cela. Au bout de plusieurs heures, les vieillards prenaient froid et ramenaient leurs chiens dans leurs cahutes, les grosses mères se terraient à nouveau dans leur cuisine pour préparer le potage du soir, les enfants se fatiguaient et finissaient par passer le temps en donnant des coups de pied aux chats errants, les cheveux des jeunes filles s’assombrissaient, elles se recouvraient d’un gros pull, et partaient aider leurs mères. Pourtant, avant leur départ, les mères avaient seriné aux fils les bienfaits d’une vie sobre, l’importance de la toilette, la vulgarité des jurons. Mais rien n’y faisait, cela finissait toujours de la même façon. Lassée d’attendre, la ville s’assoupissait.
Puis, tard dans la nuit, quand le peuple ronflait déjà depuis plusieurs heures, on entendait alors des cris d’ivrognes s’élever du port. Ça y était, ils étaient revenus. Chaque fois on oubliait l’enfer que c’était, de voir les marins revenir. Sur le port, des tessons de bouteilles maculaient les digues. Ça sentait la sueur, la pisse, la gerbe. Les filles de joie étaient ressorties de leurs bordels, arborant leurs plus beaux apparats. Un homme tentait de courir après une fille nue, puis deux ou trois chancellements plus tard, finissait à plat ventre sur le pavé, une bouteille de scotch à la main.
Mais alors, on ne pouvait oublier la petite lumière jaune, celle qui brillait sur le port. Celle de la taverne où ils se réunissaient. Oh, ça n’était pas plus poétique par là, ni plus beau, non. Seulement, de la taverne s’élevait une musique qui à elle seule enivrait chiens et vieillards, mères et filles, putes et marins. Le violon, la cornemuse et la flûte s’égosillaient, jouaient la musique de l’enfer, à un rythme infernal. Et ça sautait là-dedans, ça tournait, ça tombait par terre, se faisait relever, ça tapait des pieds, ça frappait des mains, et ça tournait encore, ça tournait plus vite, ça se rafraîchissait à grands coups de bourbon, et ça repartait pour un tour, puis un autre, et encore un autre, jusqu’à ce que le violon expire dans un dernier cri de victoire. Puis, grisés, ivres, hagards, ils rentraient tous chez eux, pour attendre encore le retour des marins.

19.12.10

Valse avec Bachir, twist avec Fats

"Valse avec Bachir" est un film d'animation Israélo-franco-allemand (si c'est pas beau ça) d'Ari Folman, sorti en 2008. César et Golden Globe du meilleur film étranger en 2009. Pour moi, un chef d'œuvre, tant au niveau esthétique que sur le fond. On a rarement traité de la guerre avec cet œil, et on a encore plus rarement traité de Sabra et Chatila. Antimilitariste sans utopie, psychanalytique sans mélodrame, tout en nuances, il vous abat et vous réveille. Vous fout une jolie baigne pour vous relever ensuite.

Il y a notamment cette scène, où un soldat danse une valse au milieu de balles, sur fond de Chopin, valse op. 64 n°2 en ut dièse mineur.

"Je ne sais pas si ca a duré une éternité ou une minute, mais je revois Frenkel au carrefour, avec des nuées de balles qui sifflent autour de lui. Et au lieu de traverser la rue au pas de charge, il se met à danser, comme un possédé. Il leur montre qu’il n’a pas l’intention de quitter la rue, qu’il entend bien y rester. Pour toujours.

Il veut danser une valse entre les balles, avec des portraits géants de Bachir autour de lui; alors qu’au même moment, à deux cents mètres de là, les fidèles de Bachir préparent la vengeance. Préparent le massacre dans les camps de Sabra et Chatila."




Et perso, je trouve la musique vachement bien utilisée.

Sinon, vous pouvez aussi twister sur Fats Domino, c'est pas mal libérateur dans son genre, et l'espace de trois minutes trente on fait un bond dans l'histoire un peu. C'est kitsch, y'a du costard blanc, de la broche qui brille, et on fait même tourner les serviettes.


16.12.10

TGV Bruxelles midi- Marseille Saint- Charles, 16h09

On est en 2010. Je quitte le temps Bruxelles le temps des fêtes de Noël. Je quitte la Bruxelles colorée, la Bruxelles bigarrée, la Bruxelles mélangée. Après plus d‘une heure de retard, le train démarre enfin. Je sors mon livre, mais très vite, je dois le ranger. La liseuse de ma table clignote et me fait mal à la tête. J’écoute une conversation dans le carré derrière moi. Ça sent le parfum Guerlain et le carré Hermès. Dans la vitre, je ne distingue que des silhouettes. Un grand type, massif, chauve, avec un énorme manteau, son PC posé devant lui. Une femme d’un certain âge, un joli carré blond, une odeur de Guerlain. Ils font connaissance. L’homme est chercheur en physique et participait à un colloque à l’Université Libre de Bruxelles….

- Oh, donc vous êtes chercheur! Mais… le manque de moyens, je veux dire… ça va?
- Oui, oui, vous savez, aux Etats-Unis, nous avons pas mal de fonds pour la recherche…
- Mais, vous êtes originaires d’où, vous?
- Moi, je suis de Houston, au Texas.
- Au Texas? Non mais je veux dire, d’où venez-vous?
- Je vous l’ai dit, de Houston.
- Mais où originellement, où en Afrique…
- Non, je viens de Houston, j’y suis né.
- Mais vous avez certainement des ancêtres africains?
- Oui, je suis descendant d’esclaves…
- VOILA, c’est bien ce que je disais, vous êtes africain!

hop.



7.12.10

Chevaliers de la Table Ronde

Morceaux choisis d'un bijou de la radio: la Table Ronde, ou Trois hommes dans un salon, interview croisée de Brassens, Brel et Ferré.

(L'interview est en 4 parties)


Interview du 06/01/69 de Brassens, Brel et Ferré 1ère Partie
envoyé par Haddog. - Clip, interview et concert.






BRASSENS

« on a déclaré que j’étais poète, moi je fais des chansons. Je ne sais pas si je suis poète, il est possible que je le sois un petit peu, m’enfin, peu m’importe… »

Ferré « vous savez ce qu’on est tous les trois? » « des pauvres connards devant des micros. »

« on vendrait pas des sardines à l’huile si ça rapportait plus que de faire de la chanson. Si on était payés comme des fonctionnaires pour faire ce qu’on fait, on continuerait à le faire quand même. »

« Léo, je te signale que je m’en fous d’être enterré sur la plage de Sète ! Ca m’est complètement égal… J’ai fait ça pour m’amuser, quoi. Pour aller au bain de mer… »

« ne pas crier haro sur le baudet au moment où tout le monde crie haro sur le baudet, c’est une forme d’engagement comme une autre »


FERRÉ

« les gens qui sont honorés quand ils sont dits poètes sont des poètes du dimanche.»

« autrefois quand on aimait une chanson, on se la chantait, les gens se la passaient comme ça, maintenant c’est différent… le public est devenu plus… plus passif »

« nous sommes des hommes publics, et c’est ça qui nous gêne, par exemple moi, quand je croise dans la rue une femme… une femme qui vend aux hommes son corps… une putain quoi, et, si elle me reconnait, elle me fait jamais l’article. J’ai longtemps cherché pourquoi, et j’ai trouvé: c’est parce qu’on fait le même métier. Je fais le même métier. Je vends quelque chose de mon corps»


« qu’avez-vous fait de votre premier cachet? » « on l’a bouffé je crois… »

« Non ! Je ne suis pas, je ne peux pas être un militant. Je ne peux pas militer pour quelque idée que ce soit car je ne serais pas libre. Et je crois que Brassens et Brel sont comme moi, parce que l’anarchie est d’abord la négation de toute autorité, d’où qu’elle vienne. L’anarchie a d’abord fait peur aux gens, à la fin du XIXe siècle, parce qu’il y avait des bombes. Après ça les a fait rigoler. Ensuite, le mot anarchie a pris comme un goût mauvais dans la bouche des gens. »

"Ah oui ! Les seules choses valables se font dans la tristesse et la solitude. Je crois que l’art est une excroissance de la solitude. Les artistes sont seuls"

« quand l’amour s’en va, on fait semblant d’y croire encore et ça le fait durer un petit peu »



BREL


« le type qui me dit qu’il n’est pas seul dans la vie, c’est qu’il est plus belge que moi! »

« de toute façon, elles sont aussi artistes que nous, et nous sommes aussi putains qu’elles.»

"J’ai été dans un collège religieux, j’ai servi la messe. Pas huit ans, un an je crois, juste le temps d’acheter un vélo "



« et est que ce du côté de Dieu…. » « HAHAHAHAHAHAHAH » (les trois)

BO-BO-BONUS: un article bien sympa.

2.12.10

Pierre Carles- Attention danger travail



Témoignages

"C’est pas simple d’être dans une chaîne; c’est pas simple d’arriver à cinq heures moins le quart, puis de… de te dire « tiens, vite, faut que je fume une cigarette ». Je mets mon tablier, je prends mes outils, puis une dernière cigarette avant la sonnette. Puis à cinq heures moins le quart, la sonnette. Et c’est triste, c’est triste. Tu penses plus au travail que tu fais. Tu y penses, mais machinalement, c’est tout par réflexe; tu sais qu’il faut mettre une agrafe à gauche, une agrafe à droite. Tu engueules ton agrafeuse quand elle va mal, tu t’engueules toi-même, t’arrives à t’engueuler toi-même quand tu te blesses. Alors que c’est pas de ta faute, c’est de la faute des montages qui sont mal faits, mais c’est comme ça.
Devant nous, ya rien. Rien. La promotion? Non, faut pas y compter. Ce qui est dur en fait, c’est d’avoir un métier dans les mains. Moi je vois, je suis ajusteur. Pendant trois ans j’ai été premier à l’école, pendant mon CET. Qu’Est-ce que j’en ai fait? Rien. Au bout de cinq ans, je peux plus me servir de mes mains, j’ai mal aux mains. J’ai un doigt, le gros, j’ai du mal à le bouger.
J’ai du mal à toucher Dominique le soir, ça me fait mal aux mains. La gamine, quand je la change, je peux pas lui dégrafer ses boutons. T’as envie de pleurer dans ces moments là. (…) J’ai du mal à écrire, j’ai de plus en plus de mal à m’exprimer. Ça aussi, c’est la chaîne. T’as tellement de choses à dire que t’arrives plus à les dire. Les mots, ils arrivent tous ensemble dans la bouche. Et puis, tu bégayes, tu t’énerves. Tout t’énerve, tout. "

Alain Rachebault

"Puis, en 82, j'ai été licencié. Et là, j'ai commencé à entrevoir une multitude de choses. C'est comme être au bord d'un précipice, quelqu'un vous pousse dans le dos, et une fois dans le vide, on s'aperçoit qu'on peut voler. On commence à planer, et on se dit "c'est drôle, la prochaine fois je me jette tout seul!" "

P., viré de l'usine et enfin tranquille

28.11.10

Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire


"La nécessité de préserver la diversité des cultures dans un monde menacé par la monotonie et l'uniformité n'a certes pas échappé aux institution internationales. Elles comprennent aussi qu'il ne suffira pas, pour atteindre ce but, de choyer des traditions locales et d'accorder un répit au temps révolu. C'est le fait de la diversité qui doit être sauvé, et non le contenu historique que chaque époque lui a donné, et qu'aucune ne saurait perpétuer au-delà d'elle-même.
Il faut donc écouter le blé qui lève, encourager les potentialités secrètes, éveiller toutes les vocations à vivre ensemble que l'Histoire tient en réserve; il faut aussi être prêt à envisager sans surprise, sans répugnance et sans révolte que toutes ces nouvelles formes sociales d'expression ne pourront manquer d'offrir d'inusité.
La tolérance n'est pas une position contemplative, dispensant les indulgences à ce qui fut ou à ce qui est. C'est une attitude dynamique, qui consiste à prévoir, à comprendre et à promouvoir ce qui veut être. La diversité des cultures humaines est derrière nous, autour de nous et devant nous. La seule exigence que nous puissions faire valoir à son endroit (créatrice pour chaque individu de devoirs correspondants) est qu'elle se réalise sous des formes dont chacune soit une contribution à la plus grande générosité des autres. "

25.11.10

A la lumière des tuyaux tordus


Morceaux choisis du fanzine Blonde, Brune, Amère, trouvé au bord d'une table, au Murmure, bar du quartier Flagey, à Bruxelles.



"Qu'ils soient sorciers, poètes, humbles aspirants souffleurs, les derniers parleurs authentiques font de plus en plus figure de parias, de parasites anti-marchands. Sans vague, mais implacablement, tout sera mis en oeuvre pour les dévoyer, leur faire passer le goût de l'ouïe, des voyances et voyages, ou des grands raids intérieurs. Ils iront assourdis, gavés d'hymnes au plaisir, et gavés de vents vides."
Antoine Wauters, in Debout sur la langue



Illustration de Nicolas


Brèves de comptoir

"Je ferai mieux d'aller voir un peu plus d'expos au lieu de faire les poubelles tout le temps"
La jeune femme aux robes


"Je sais pas, je vais voir... si dans six mois j'ai pas de femme, je m'achète un chien."

"Vaut mieux faire des plans sur la comète que des cons sur la planète."

15.11.10

Il ne restera rien- Les Ogres de Barback




Il ne restera rien, tout est vécu en vain
Vous pouvez partir tard
Ou bien mourir demain
Vous pouvez boire de l'eau
Vous pouvez boire du vin

La vie est ainsi faites
Et lorsque tous s'arrête
Plus rien de nos bazars
Plus rien de nos conquêtes
Plus rien des idéaux
Plus rien des idées bêtes

Pas plus que de trésors
Plus rien de notre corps
Ni haine ni regard
Ni regrets ni remords
Que l'on soit mort idiot
Intelligent ou fort

Plus une trace de vous
Millionnaires ou sans sous
Le blabla les dollars
La couleur ou le goût
Disparaitront si tôt
Quand disparaitra tout

Sans raison sans morale
Ni le bien ni le mal
Le néant le trou noir
Il ne restera que dalle
Si le rien est un sot
Le tout est son égal

Même si l'on a tout vu
Même si l'on a rien su
Si l'on a voulu croire
Craignant d'être déçus
Si l'on a cru le beau
Ou si l'on a rien cru

Il ne restera rien
Et ne prend pas ma main
Il ne restera rien
On peut partir demain

On implore le soleil
Et pour lui c'est pareil
Ça peut faire des milliards
D'années qu'il s'émerveille
Pour lui aussi banco
Le jour la mise en veille

Puis on crie à la lune
Elle ne nous répond qu'une
Explication barbare
Nous savons que chacune
Ou chacun sans cadeau
Va vivre pour des prunes

Si j'ai grandi sans foi
Si j'ai vécu sans loi
Si je garde l'espoir
De finir avec toi
Mon rêve un jour se clôt
Tout se terre, tout s'en va

On fait voeu d'abstinence
Ou se nourrit d'outrance
On vit dans le hasard
On prévoit tout d'avance
On est froid on est chaud
On a peur ou confiance

On passe des années
À se chercher paumés
On se sort du brouillard
On se voit entouré
On comprend le coeur gros
Que tout vas s'oublier

Puis le temps d'un sourire
On aperçoit le pire
Celui qui sans égard
Nous emmènes à vieillir
C'est le temps d'un sanglot
C'est le temps d'en finir
Il ne restera rien
Et ne prend pas ma main
Il ne restera rien
On peut mourir demain
Il ne restera rien
Et ne prend pas mes mains
Il ne restera rien
On va crever demain

Et un jour tout finit
Même l'infini s'enfuit
On vit ici on part ailleurs
On s'en soucie
On a vrai on a faux
On l'admet puis on nie

Il ne restera rien
Si vous écoutez bien
Ces messieurs dames l'histoire
C'est en tous cas la fin
D'une chanson dont bientôt
Il ne restera rien

23.10.10

Charles Lewinsky, Melnitz


"Après, [...] cet après qui était toujours un avant, car le nouveau désir se réveillait déjà à peine le précédent était-il assouvi. Après, quand ils reprenaient leur souffle et que leurs coeurs cessaient de battre la chamade comme s'ils avaient gravi une cime, et c'était bien une cime, à chaque fois, une chaîne de montagnes impraticable qui vous effraie et pourtant vous attire irrésistiblement, qu'il faut explorer et conquérir, toujours différente et toujours plus familière, avec des sentiers qu'on voudrait arpenter de nouveau, encore et encore, s'il n'y avait la crainte de se trouver à bout de forces avant d'en avoir exploré d'autres, plus attirants encore.

Après, lorsque les yeux ne voudraient pas se rouvrir, comme l'on cherche à prolonger un rêve tout en sachant qu'on ne le fera pas revenir, pas jusqu'à la prochaine fois, où il sera différent, encore plus beau, plus énigmatique, plus dangereux.

Après, lorsque, sur la peau, le fin duvet est encore en charge, jette des étincelles sous le frôlement des doigts- pas plus loin! pas maintenant! pas encore- après, quand déjà le quotidien s'infiltre à travers les volets clos, avec son odeur fade, cette nauséabonde odeur de la réalité que l'on avait masquée pendant quelques minutes sans la chasser vraiment, quand la spontanéité les lâchait comme un manteau mal cousu, que la nudité redevenait nudité et non plus libération.

Après, quand ils se redressaient et demeuraient ainsi quelques secondes parce qu'ils n'étaient pas encore sûrs de tenir en équilibre, après, quand ils étaient assis côte à côte, jambes ballantes, comme si le lit était un rivage, et la réalité une eau froide où ils devaient sauter -pas encore! de grâce, pas encore!-

Après, quand c'était terminé et que déjà montait en eux cette légère déception inhérente au bonheur comme le vieillissement à la vie, après, quand le temps s'immobilisait et pourtant devait reprendre son cours..."

18.10.10

Sanguijuela




La journée avait été torride. Les lingères n’avaient de cesse de replonger les draps dans les bacs d’eau claire avant que la chaleur ne sèche le savon en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Les travailleurs des champs avaient nourri le blé de leur sueur, cette sueur qui donne à la bière le gout âpre que tout le monde lui connaissait ici. Les cheveux se collaient dans les nuques, et sous les aisselles velues, des gouttes perlaient pour former des auréoles trempées, sur les chemises et les robes. Les enfants s’étaient promenés nus jusqu’à ce que, à la tombée du jour, la première ombre de la nuit rafraîchisse leur peau cuite par le soleil.

Et lui, toute la journée, il avait peint. Il avait posé son chevalet, celui qu’il avait acheté en France, sa palette et ses huiles devant la place centrale, et de maints gestes répétés, avait peint. Il peignait comme personne, ajoutant parfois un éclat d’orage au ciel, de l’énergie dans le battement d’ailes d’un oiseau, un éclat de colère dans l’œil d’une vieillarde. Mais ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était les autoportraits. Alors, toute cette journée torride sur la place, il la passa à se peindre. Il se peignit noyé dans une foule. Il se peignit observant cette foule dansante, sautillante, bousculante. Il n’était certes qu’un détail du tableau, mais un détail qui lui pris l’après-midi entière, tant et si bien qu’il ne la vit pas passer derrière son chevalet, le caressant de ses mains légères, remplissant son gobelet d’orangeade ou de bière fraîche. Il ne vit pas le balancement de ses hanches, les ondulations noires de ses cheveux, n’entendit pas le froissement de tissu de sa jupe. Il ne la voyait plus.

Et pourtant, elle la soignait, son orangeade. Elle la préparait exprès pour lui, son peintre, son artiste à elle, et y ajoutait toujours la dose parfait de rhum, pour que l’ivresse ne soit que créatrice. Elle venait, puis repartait, respirait un peu l’odeur de son cou, la chaleur de son dos, et repartait. Elle l’aidait dans son œuvre, s’effaçait derrière l’œuvre, la respectait comme on respecte un ancêtre.
Mais voilà. Aujourd’hui, il avait fait trop chaud. Le soleil l’énervait. Elle ne le supportait pas. Il lui donnait trop chaud, rendait sa chevelure trop lourde. Elle qui aimait tant marcher pieds nus, la terre avait été si brûlante aujourd’hui qu’elle avait dû mettre des chaussures qui lui enserraient la cheville, lui faisaient mal aux orteils. Les épaisseurs de sa longue jupe se collaient à ses cuisses et cela l’agaçait prodigieusement. Et, à chaque aller et retour vers la place, entre deux corvées, elle était éblouie par la blancheur de la toile de l’homme, appliqué sur deux centimètres carrés depuis le début de l’après midi. Et puis, tout compte, cela faisait tant d’après midi que cela durait. Elle avait essayé, pourtant, de s’en détacher. elle aurait voulu le perdre. Se réveiller un matin, ouvrir un œil puis deux, retourner les draps, éventrer les oreillers, et ne plus le trouver.
Mais il était toujours là, dans un coin de sa chambre, dans l’odeur de ses draps, l’attendant au coin de la rue, dans un sourire, une exclamation, une image. Il lui collait à la peau comme la poisse sur la bouche d’un bébé.

Alors, il fallait de la violence. Sa mère lui avait toujours dit « les hommes, on les arrache de sa peau comme des sangsues. » Et lorsqu’elle évoquait la douleur et la cicatrice d’une morsure de sangsue, elle lui répondait simplement qu’elle les lui avait toujours guéri.
Ce soir, d’un grand coup sec, en emportant peut-être au passage des morceaux de sa chair, elle arracherait la sangsue.

L’orchestre s’était rassemblé sur la place. Dans la moiteur du soir tombant, tout le village s’était réuni sur ses pavés, pour transpirer une dernière fois au son des guitares. Les mains pleines de cornes accordaient les instruments pendant qu’elle descendait un verre de vin à la verticale dans son cou délicat. Il lui fallait du courage pour aller jusqu’au champ de bataille. Ce soir, elle livrerait son dernier combat, et n’abandonnerait qu’une fois l’ennemi mordant la poussière.
Elle arborait son maquillage de guerrier, celui que l’on réserve aux combats mortels. Le khôl enflammait son regard, et le sang montant à son visage faisait rougeoyer ses joues. Elle avait mis sa grande jupe, celle de sa mère, celle qui renfermait des épaisseurs infinies de tissu, que l’on faisait claquer sur les cuisses et qui brûlait les yeux de ses couleurs. Une énorme fleur rouge décorait sa tignasse noire, qu’elle avait laissé tomber sur ses épaules, et couler le long de la cambrure de son dos.

Et lui, son peintre, était là, à n’y jeter aucun regard. Il était si sûr de la posséder. Ce soir, il l’aurait toute entière, comme tous les autres soirs. Et il trouvait ça normal.
Alors, quand elle commença à danser, sa seule réaction fût de bomber le torse et de se rengorger, sombre coq, assis sur son banc.
Mais quand, au son de l’accordéon, elle s’approcha de lui, il vit la lueur dans son regard. Une lueur qu’il ne lui avait jamais vu avant, une lueur qui lui fit détourner le regard.
Et les mains frappaient, les guitares chantaient, les accordéons et les violons hurlaient. Et elle dansait, rageusement, follement, sans s’arrêter. Elle s’abandonnait au rythme de la musique, frappait le sol avec ses pieds, comme pour écraser quelque chose. Elle tendait ses bras vers le ciel, puis les jetait vers le sol, et piétinait tout cela avec une rage folle. La sueur perlait à son décolleté, à sa nuque, dans le creux de son dos. Habituellement, il aurait agrippé sa chevelure, comme il l’avait fait maintes fois auparavant, et collé son corps contre elle. Mais ce soir là, il ne bougea pas de son banc.

Elle dansait, elle tournait sur elle-même, et c’était un cri. C’était un hurlement. Son corps hurlait sa liberté. Et elle le regardait, lui, sur son banc, des traces de peintures sur sa chemise, et ce soir ne voyait plus la flamme qu’elle lui trouvait avant dans le regard. Elle arrachait la sangsue, et cela lui procurait un plaisir infini, sensuel, chaud, brûlant et rageur. Elle voulait éclater de rire, mais elle dansait si fort qu’elle ne pouvait que haleter, au rythme des tambourins. Son souffle était court, il était chaud. La moiteur de la nuit était son amante, faisant tourner son corps dans une étreinte enivrante.

Et lui, peintre sans pinceau, regardait tout cela, impuissant, sans rien comprendre à l’affaire, sans pouvoir bouger un seul de ses membres. Et quand le crachat de la jeune fille en flammes s’écrasa à deux centimètres de ses chaussures tachées d’huile, il ne put que l’observer, pour la voir ensuite, en relevant la tête, s’éloigner en courant.

Elle avait arraché la sangsue, et il fallait alors désinfecter tout ça, « à grand coups de rhum », comme disait sa mère.