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30.3.11





Son visage est rouge et il commence même à bleuir à certains endroits. Une barbe blanche entreprend de ronger ses joues tannées. Elle jaunit, à cause des gitanes qu'il s'enchaine à longueur de journée. Même le blanc de ses yeux est jaune, et ça lui donnerait presque un regard de marin, si l'ivresse ne lui faisait pas fermer les paupières la plupart du temps. Ses mains sont pleines de crevasses, le bout de ses doigts est recouvert de corne. Ses ongles sont noircis par la cendre et les remords.


Il empoigne le verre de whisky, qu’il renverse a la verticale au fond de sa gorge déjà imbibée de vapeurs d'alcool et de tabac. Il le repose sur la table poisseuse. La télé hurle une émission de talk show.
Il se lève, son énorme bedaine surplombée par un marcel dégueulasse. Les auréoles de ses aisselles se rejoignent en un papillon jaunâtre au milieu de son ventre. Une chaîne en or clinquant soutient un lourd crucifix, que l'on ne distingue plus qu'à peine, tant il est entremêlé dans les poils gris de son torse. Cela doit faire maintenant une semaine qu'il ne s'est pas lavé. Ses cheveux sont si sales qu'ils collent sur son crâne, formant des paquets informes de poils, plats et luisants. Il fait chaud, et des gouttes de sueur perlent sous ses aisselles quand il se lève pour étirer son corps fatigué.

Le temps s'étire sur des millénaires, chaque seconde s'éternise et semble durer une heure. La trotteuse de l'horloge est comme collée aux chiffres, le temps refuse d'avancer, comme un âne qui porterait trop lourd.

Toute la maison chlingue le gaz carbonique et la vieille pisse. Il n'ouvre plus les fenêtres, ça fait entrer les mouches. Le silence pesant n'est entrecoupé que par le bruit de l'horloge. Il se dirige en trainant des pieds vers la commode de l'entrée, et se regarde pendant 10 bonnes secondes dans le miroir crasseux. Il voudrait se parler, s'engueuler, se foutre une bonne trempe, mais rien ne sort. Pas un mot.

Pourtant, il lui en a déclamés à elle, des alexandrins, des mots lourds de sens. Il a parcouru mille fois de ses yeux son dos, ses cheveux, ses bras. Il connaissait son corps par coeur, et à chaque étreinte pourtant, il découvrait un nouveau grain de beauté, une nouvelle cicatrice, un nouveau souvenir. Il se rappelle encore sa douceur, là, sous le renflement de ses seins. Il dormait le nez enfoui dans sa chevelure. Quand elle était encore là. A cette époque, ses yeux étaient encore bleus, et toujours ouverts, pour ne perdre une miette d'elle.
Mais un jour, sans se retourner, sans un sourire, en lui donnant un dernier baiser froid comme le givre, elle s'en est allée.

Depuis, il attend. Et le temps s'étire sur des millénaires, chaque seconde s'éternise et semble durer une heure.

Il retourne s’asseoir sur son fauteuil élimé, face à la porte. Au cas où quelqu'un aurait l'idée d'entrer.

18.3.11

Ouvrons l'oeil et le bon

Bon. J’avoue que je sais pas trop quoi faire, là, maintenant. Parler du Japon? Bien sûr qu’il faut en parler. Mais finalement, je trouve pas grand-chose à dire. C’est un drame immense, une angoisse perpétuelle depuis plus d’une semaine pour tous ces gens là-bas.
Mais parfois, quand j’entend les débats télévisés, les envoyés spéciaux, etc, qui disent que tout fout le camp, que plus rien ne fonctionne normalement au Japon, que peut être que l’essence est rationnée pour éviter une fuite en masse vers le Sud; je me dis « et si on avait écouté ceux qui avaient dit que ça arriverait? »
Je suis pas une écolo pure et dure, et même si certains me donnent le qualificatif de « savateuse », je pense pas être de ceux qui voudraient vivre dans des yourtes et élever leur propre bétail, tout en allaitant leurs enfant jusqu’à leurs 6 ans. Mais quand même, le nucléaire, ça serait pas un risque énormément démesuré comparé aux économies que ça nous fait faire? Et son soit disant caractère « écologique », c’est pas un peu du foutage de gueule?
Pourtant, des experts l'avaient prédit, ça allait arriver. (on en parle ). Mais voilà, on ne les avait pas écoutés. Au nom de la technologie, de la course au nucléaire, des économies d'échelle, on a étouffé leurs protestations dans l'oeuf.
Et ça n'est ni la première, ni la dernière fois. "Ça n'arrivera pas.", qu' ils disent. Ou "Ça n'arrivera plus."
Ha ouais. Mais voilà, moi, y'a plusieurs trucs qui me chiffonnent. Qui me font me dire que si, ça peut très bien arriver encore. Et qu'aujourd'hui plus que jamais, il nous faut être vigilants. Quand on voit ça




ou ça...



ou ÇA
... je me dis qu'au nom d'une présumée "droite décomplexée", on dit de belles atrocités. Et que le fait qu'elles se répètent, ça en devient de plus en plus inquiétant pour notre avenir politique. D'ailleurs je suis assez d'accord avec ce monsieur...

Et ce monsieur...




Alors non, je n'ai pas parlé du Japon, ni de la Libye. Et pourtant, il y en aurait des choses à dire. Je me sens juste pas à la hauteur pour en parler. La résolution de l'ONU, ok, mais pour quoi faire ensuite? Un Irak 2? Un Afghanistan 2? L'avenir nous le dira.

En attendant, ouvrons l'oeil, et le bon.


9.2.11

Et maintenant, vas-tu te taire?




Il est 22h. La nuit s'est déjà levée depuis plusieurs heures sur le ciel bruxellois, mais petit à petit les trottoirs se vident de leurs belles de jour, pour se noircir peu à peu de leurs oiseaux de nuit. La fraîcheur du soir réveille les pensées, et tout semble plus grand, plus froid, plus fort.
En marchant vers la porte de Namur, fuyant le tumulte de la chaussée d'Ixelles et empruntant les ruelles parallèles, je jurerais que mes pas résonnent loin, haut et fort, allant cogner les voitures fuyantes de la Toison d'Or, se diffusant en cercles jusqu'au palais de justice.
J'emprunte finalement la chaussée d'Ixelles, bouillonnante, fébrile, pressée. J'arrive à la station de métro, et prend l'escalator hurlant. Quelques secondes plus tard, un nouveau rugissement, celui de la rame métallique, me sort de mes pensées. Tirant fort sur la poignée, je m'engouffre dans cette cage temporaire perçant avec grand fracas le sous sol bruxellois. Porte de Hal, je sors du tube et remonte au fil des marches vers la surface de la Terre. Je tourne à gauche rue Haute, longe les Chevaliers et entre dans les Marolles.

Ça sent la révolte ici. La révolte froide, endormie. Entre les maisons de briques, dans les rues étroites et tortueuses, on croirait voir des communards distribuer les tracts à la criée. Le palais de justice jette sans pitié son ombre sur les Marolles, entretenant le feu du peuple, empêchant la pluie d'en éteindre la flamme.
Oh, des orateurs, des barricades, des poings levés, cela fait longtemps que l'on en voit plus. Mais discrètement, le quartier opère sa résistance. De la librairie communiste au vendeur sous cape de films érotiques rue des Renards, la riposte s'organise.

Les murs des Marolles hurlent au réveil des peuples.
Ici, "Dieu n'existe pas, et c'est bien là sa seule excuse", là un gigantesque visage de femme peint sur les briques rouges échauffe nos consciences de ses yeux brûlants. Là bas, le béton nous ordonne de "réinventer la lutte".


Je descend la rue de la Plume, et arrive rue de l'Hectolitre. Une silhouette sombre s'approche de moi et me parle. Je ne l'entend pas. Je continue alors ma route sur la place du jeu de balle, et pousse la lourde porte d'un immeuble. Alors que dans mes oreilles, le morceau se termine, et que la porte se referme, j'entends "J'ai pas d'argent!". Seule dans le hall aux murs nus peints en blanc, je me relève de la claque que viennent de m'asséner les Marolles.

Et maintenant, vas-tu te taire?




La vidéo est une chanson des Têtes Raides, reprenant un superbe poème de Kateb Yacine

21.1.11

27 minutes et 14 secondes

27 minutes et 14 secondes que mon regard fait l'aller-retour entre le tube de néon qui grésille et la mouche posée sur le cadre d'une imitation de croûte impressionniste qui orne fièrement le mur écru de la salle communale.

Donc en comptant bien,sachant que les réunions commencent toujours avec en moyenne 8 minutes de retard,que ma montre retarde de cinq minutes,qu'
un train A lancé à 136km/h rencontre un train B dans une gare X,et que surtout on nous ment,on nous spolie,même sur l'heure qu'il est,et que donc par conséquent ne vous prenez jamais au jeu de croire ce que vous dit l'horloge parlante,il doit être 18h45. Environ. Dans le méridien de Greenwich. Parce qu'au fin fond de la forêt amazonienne,il est l'heure de goûter pour les petits enfants. Là-bas,il fait chaud et humide,on se balade popol au vent à travers la jungle,avec de la terre qui s'immisce entre les orteils, des moustiques qui vous foncent droit dans le visage, des morceaux de fougère dans les cheveux et un sentiment de liberté grisant.

Là-bas ce qui est sûr,c'est qu'aucun tube néon ne leur prend la tête en essayant de s'allumer alors que
tout le monde sait qu'il n'en est plus capable, rapport à son âge. Avec en prime le petit "cling" à chaque entreprise ratée, sorte de "hé ho les potes,je suis là!je suis un battant moi,je vais y arriver!"

Seulement voilà, il se trouve que j'y suis pas, en plein milieu de la forêt amazonienne. Non môssieur. Moi,je suis dans la salle communale des Ambrilles, village du fin fond du rectum du monde.


Ce soir,réunion à propos des cloches de l'église,pour savoir si il fallait passer à un système électronique, ce qui nous éviterait pas mal de crises d'apoplexie des curés, ou si il fallait rester dans le manuel. Donc,débat endiablé entre pro-électronique, tournés vers l'avenir, jeunes, beaux, blonds, les cheveux au vent, chevauchant un pur-sang sur la plage, avec une musique bien ringarde en fond sonore et bien trop de rose dans l'image; et les conservateurs,mini-Churchill jurassiens fiers des cordes qui tirent les cloches comme un coq est fier de sa crête rouge et pleine d'excroissances.

En fait moi je suis venu parce que madame Dumaque fait une tarte au poireau à s'en bouffer le tortillon, et aussi parce qu'il y a de la Suze pour pas un rond. Ici c'est clair,le premier qui se balade popol au vent va faire un tour chez les fous fissa. L
es valeurs se perdent.
Monsieur Frantin est en plein allocution. Cet homme m'inspire. Suffit qu'il dise"mon village,je l'aime comme il est"pour que je me le figure en train de chanter "that's the way han han han han I like it"sur l'estrade,empoignant le micro dans son poing tout rouge, transpirant des litres et crachant un peu sur les personnes au premier rang. Des danseuses déguisées en brésiliennes arriveraient alors pour faire une chorégraphie du feu de dieu
et on finirait tous par jouer a la course de chaises, suants, les bajoues rebondissantes comme des superballes, le visage hilare, et on aimerait tous ça, et on déciderait d'arrêter le débat sur les cloches, de les décrocher de l'église, et puis enfin de vivre nu la totalité du temps.


Une marée de mains se levant pour la conservation du système manuel d'actionnage des cloches me sort de ma rêverie, et achève de tuer le dernier de mes espoirs de course de chaises et de village naturiste. L
es cavaliers blonds tous nus râlent un peu,monsieur Frantin serre la main du maire à qui,tout le monde le sait, il a envie de piquer la place depuis qu'il a réduit le budget 3éme âge, et moi, je pique un morceau de tarte aux poireaux à un mioche en lui jetant un regard du genre De Niro dans Taxi Driver "you talkin to me???". Sauf que j'ai pas un iroquoi sur la tête et un flingue dans la main, et que j'essaie pas de kidnapper ma copine prostituée.

Et tout ca sous les milliers d"yeux médusés de la mouche du tableau impressionniste,qui se dit que décidément elle a bien du mal à distinguer le comportement des homo sapiens sapiens de celui de sa cousine la mouche bleue, plus communément appelée
mouche à merde.
Je sors de la salle, le ventre plein de poireau et de pâte brisée,et me dirige vers la petite colline ou il y a l' église, celle qui fait tant débat. Je remonte d'abord la seule rue du village, passe par le jardin des Campi, où le chien essaie même plus de me mordre parce qu'il sait enfin qui est le chef,
et même les escargots,princes de la foret,frémissent de tout leurs corps de gastéropodes sur mon passage.

Je suis grand, je suis puissant, j'ai bouffé de la tarte aux poireaux pour pas un Kopec.

8.1.11

Drunken Sailors


(désolée pour la vidéo un peu dégueu, c'est pas moi jvous jure. Pas taper.)



Il avait plu toute la journée. Les enfants avaient sali leurs culottes courtes dans la boue, leurs mère inquiètes les avaient houspillés, puis elles avaient regardé l’horizon avec une ombre d’angoisse dans la pupille. Soulevant leurs énormes bras blancs, chair douce et molle, elles avaient caché leurs yeux du peu de soleil qui subsistait, et scruté l’horizon, à la recherche de la moindre trace d’écume, du moindre remous dans l’eau verte de l’Atlantique nord. Les jeunes filles aux chevelures de feu s’étaient cent fois regardées dans le miroir, en avaient usé la glace et un peu leurs yeux couleur d’eau de mer. Les vieillards, sur les bancs en bois humides, avaient attendu de sentir une nouvelle fois l’odeur de mer, ce mélange d’écume, de poisson et de whisky qui avait fait leur jeunesse.
L’iode avait déposé sur toute la ville une couche poisseuse et salée. Des gouttes d’eau de mer boueuse tombaient des poils des chiens, les mouettes avaient une robe grise et les algues recouvraient une partie de la plage.
Les enfants avaient déjà entendu cent fois les histoires de marins que leurs contaient leurs grands-parents. Ils pouvaient presque sentir la transpiration de ces hommes, mélange de rhum et de sel, d’air frais et de sperme, d’amour et d’eau sale. Les adolescentes les attendaient, les marins. Elles attendaient celui qui serait différent, qui descendrait du bateau en regardant au loin, des vers plein les yeux, et qui les trouverait, pour lui déclamer le plus beau des poèmes d’amour.
Mais voilà, on avait beau dire, on avait beau faire, cela ne se passait jamais comme cela. Au bout de plusieurs heures, les vieillards prenaient froid et ramenaient leurs chiens dans leurs cahutes, les grosses mères se terraient à nouveau dans leur cuisine pour préparer le potage du soir, les enfants se fatiguaient et finissaient par passer le temps en donnant des coups de pied aux chats errants, les cheveux des jeunes filles s’assombrissaient, elles se recouvraient d’un gros pull, et partaient aider leurs mères. Pourtant, avant leur départ, les mères avaient seriné aux fils les bienfaits d’une vie sobre, l’importance de la toilette, la vulgarité des jurons. Mais rien n’y faisait, cela finissait toujours de la même façon. Lassée d’attendre, la ville s’assoupissait.
Puis, tard dans la nuit, quand le peuple ronflait déjà depuis plusieurs heures, on entendait alors des cris d’ivrognes s’élever du port. Ça y était, ils étaient revenus. Chaque fois on oubliait l’enfer que c’était, de voir les marins revenir. Sur le port, des tessons de bouteilles maculaient les digues. Ça sentait la sueur, la pisse, la gerbe. Les filles de joie étaient ressorties de leurs bordels, arborant leurs plus beaux apparats. Un homme tentait de courir après une fille nue, puis deux ou trois chancellements plus tard, finissait à plat ventre sur le pavé, une bouteille de scotch à la main.
Mais alors, on ne pouvait oublier la petite lumière jaune, celle qui brillait sur le port. Celle de la taverne où ils se réunissaient. Oh, ça n’était pas plus poétique par là, ni plus beau, non. Seulement, de la taverne s’élevait une musique qui à elle seule enivrait chiens et vieillards, mères et filles, putes et marins. Le violon, la cornemuse et la flûte s’égosillaient, jouaient la musique de l’enfer, à un rythme infernal. Et ça sautait là-dedans, ça tournait, ça tombait par terre, se faisait relever, ça tapait des pieds, ça frappait des mains, et ça tournait encore, ça tournait plus vite, ça se rafraîchissait à grands coups de bourbon, et ça repartait pour un tour, puis un autre, et encore un autre, jusqu’à ce que le violon expire dans un dernier cri de victoire. Puis, grisés, ivres, hagards, ils rentraient tous chez eux, pour attendre encore le retour des marins.

18.10.10

Sanguijuela




La journée avait été torride. Les lingères n’avaient de cesse de replonger les draps dans les bacs d’eau claire avant que la chaleur ne sèche le savon en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Les travailleurs des champs avaient nourri le blé de leur sueur, cette sueur qui donne à la bière le gout âpre que tout le monde lui connaissait ici. Les cheveux se collaient dans les nuques, et sous les aisselles velues, des gouttes perlaient pour former des auréoles trempées, sur les chemises et les robes. Les enfants s’étaient promenés nus jusqu’à ce que, à la tombée du jour, la première ombre de la nuit rafraîchisse leur peau cuite par le soleil.

Et lui, toute la journée, il avait peint. Il avait posé son chevalet, celui qu’il avait acheté en France, sa palette et ses huiles devant la place centrale, et de maints gestes répétés, avait peint. Il peignait comme personne, ajoutant parfois un éclat d’orage au ciel, de l’énergie dans le battement d’ailes d’un oiseau, un éclat de colère dans l’œil d’une vieillarde. Mais ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était les autoportraits. Alors, toute cette journée torride sur la place, il la passa à se peindre. Il se peignit noyé dans une foule. Il se peignit observant cette foule dansante, sautillante, bousculante. Il n’était certes qu’un détail du tableau, mais un détail qui lui pris l’après-midi entière, tant et si bien qu’il ne la vit pas passer derrière son chevalet, le caressant de ses mains légères, remplissant son gobelet d’orangeade ou de bière fraîche. Il ne vit pas le balancement de ses hanches, les ondulations noires de ses cheveux, n’entendit pas le froissement de tissu de sa jupe. Il ne la voyait plus.

Et pourtant, elle la soignait, son orangeade. Elle la préparait exprès pour lui, son peintre, son artiste à elle, et y ajoutait toujours la dose parfait de rhum, pour que l’ivresse ne soit que créatrice. Elle venait, puis repartait, respirait un peu l’odeur de son cou, la chaleur de son dos, et repartait. Elle l’aidait dans son œuvre, s’effaçait derrière l’œuvre, la respectait comme on respecte un ancêtre.
Mais voilà. Aujourd’hui, il avait fait trop chaud. Le soleil l’énervait. Elle ne le supportait pas. Il lui donnait trop chaud, rendait sa chevelure trop lourde. Elle qui aimait tant marcher pieds nus, la terre avait été si brûlante aujourd’hui qu’elle avait dû mettre des chaussures qui lui enserraient la cheville, lui faisaient mal aux orteils. Les épaisseurs de sa longue jupe se collaient à ses cuisses et cela l’agaçait prodigieusement. Et, à chaque aller et retour vers la place, entre deux corvées, elle était éblouie par la blancheur de la toile de l’homme, appliqué sur deux centimètres carrés depuis le début de l’après midi. Et puis, tout compte, cela faisait tant d’après midi que cela durait. Elle avait essayé, pourtant, de s’en détacher. elle aurait voulu le perdre. Se réveiller un matin, ouvrir un œil puis deux, retourner les draps, éventrer les oreillers, et ne plus le trouver.
Mais il était toujours là, dans un coin de sa chambre, dans l’odeur de ses draps, l’attendant au coin de la rue, dans un sourire, une exclamation, une image. Il lui collait à la peau comme la poisse sur la bouche d’un bébé.

Alors, il fallait de la violence. Sa mère lui avait toujours dit « les hommes, on les arrache de sa peau comme des sangsues. » Et lorsqu’elle évoquait la douleur et la cicatrice d’une morsure de sangsue, elle lui répondait simplement qu’elle les lui avait toujours guéri.
Ce soir, d’un grand coup sec, en emportant peut-être au passage des morceaux de sa chair, elle arracherait la sangsue.

L’orchestre s’était rassemblé sur la place. Dans la moiteur du soir tombant, tout le village s’était réuni sur ses pavés, pour transpirer une dernière fois au son des guitares. Les mains pleines de cornes accordaient les instruments pendant qu’elle descendait un verre de vin à la verticale dans son cou délicat. Il lui fallait du courage pour aller jusqu’au champ de bataille. Ce soir, elle livrerait son dernier combat, et n’abandonnerait qu’une fois l’ennemi mordant la poussière.
Elle arborait son maquillage de guerrier, celui que l’on réserve aux combats mortels. Le khôl enflammait son regard, et le sang montant à son visage faisait rougeoyer ses joues. Elle avait mis sa grande jupe, celle de sa mère, celle qui renfermait des épaisseurs infinies de tissu, que l’on faisait claquer sur les cuisses et qui brûlait les yeux de ses couleurs. Une énorme fleur rouge décorait sa tignasse noire, qu’elle avait laissé tomber sur ses épaules, et couler le long de la cambrure de son dos.

Et lui, son peintre, était là, à n’y jeter aucun regard. Il était si sûr de la posséder. Ce soir, il l’aurait toute entière, comme tous les autres soirs. Et il trouvait ça normal.
Alors, quand elle commença à danser, sa seule réaction fût de bomber le torse et de se rengorger, sombre coq, assis sur son banc.
Mais quand, au son de l’accordéon, elle s’approcha de lui, il vit la lueur dans son regard. Une lueur qu’il ne lui avait jamais vu avant, une lueur qui lui fit détourner le regard.
Et les mains frappaient, les guitares chantaient, les accordéons et les violons hurlaient. Et elle dansait, rageusement, follement, sans s’arrêter. Elle s’abandonnait au rythme de la musique, frappait le sol avec ses pieds, comme pour écraser quelque chose. Elle tendait ses bras vers le ciel, puis les jetait vers le sol, et piétinait tout cela avec une rage folle. La sueur perlait à son décolleté, à sa nuque, dans le creux de son dos. Habituellement, il aurait agrippé sa chevelure, comme il l’avait fait maintes fois auparavant, et collé son corps contre elle. Mais ce soir là, il ne bougea pas de son banc.

Elle dansait, elle tournait sur elle-même, et c’était un cri. C’était un hurlement. Son corps hurlait sa liberté. Et elle le regardait, lui, sur son banc, des traces de peintures sur sa chemise, et ce soir ne voyait plus la flamme qu’elle lui trouvait avant dans le regard. Elle arrachait la sangsue, et cela lui procurait un plaisir infini, sensuel, chaud, brûlant et rageur. Elle voulait éclater de rire, mais elle dansait si fort qu’elle ne pouvait que haleter, au rythme des tambourins. Son souffle était court, il était chaud. La moiteur de la nuit était son amante, faisant tourner son corps dans une étreinte enivrante.

Et lui, peintre sans pinceau, regardait tout cela, impuissant, sans rien comprendre à l’affaire, sans pouvoir bouger un seul de ses membres. Et quand le crachat de la jeune fille en flammes s’écrasa à deux centimètres de ses chaussures tachées d’huile, il ne put que l’observer, pour la voir ensuite, en relevant la tête, s’éloigner en courant.

Elle avait arraché la sangsue, et il fallait alors désinfecter tout ça, « à grand coups de rhum », comme disait sa mère.

21.9.10






L’hiver 1954. Le long de l’interminable digue, la glace emprisonne les grains de sable, pour ne les libérer qu’un mois plus tard. L’espace d’un mois, le temps se fige. Les traces de pas sur les dalles de béton, les bâtons de sucette que l’on a, intentionnellement ou non, laissés tomber près des bancs. Les échoppes du bord de mer sont toutes fermées, et l’on croirait alors une longue succession de cabanes de jardin déposées là au hasard, et auxquelles on aurait oublié de poser des portes et des fenêtres. Les mouettes, folles, cherchent un abri parmi les marécages gelés. Les bateaux sont pris aux piège dans la glace salée de la mer du nord. Tous les jours, on se saigne, à tenter de faire bouger les coques vides. Sans succès. L’épaisse couche de glace enserre les barques sans leur donner un espoir de s’échapper.
On souffle entre ses mains rougies pour tenter de les réchauffer. Les jointures blanches semblent découper les doigts en plusieurs petits tronçons de viande morte.
La ville est glacée, immobile, recouverte d’un manteau de neige blanche qui endort pour un temps les rues et les trottoirs.
Elle vient tout juste d’avoir 14 ans, quelques mois avant que le temps n’arrête sa course folle. Peut-être est-ce pour cela, que plus de 50 ans après, la lumière qui éclairera ses yeux azur sera la même que celle de son adolescence.
Le vent glacial fige ses boucles blondes. Son bonnet de laine n’a de cesse de tomber sur le sol hivernal tant elle sautille, tant elle court, tant elle danse sur la glace, faisant glisser ses souliers de cuir en une valse enragée. Et elle claque des mains, et elle chante. Elle chante pour que les âmes endormies au balcon l’entendent, elle chante pour percer un trou dans le plafond grisâtre du ciel. Elle rit aux éclats, et son rire rebondit sur chaque façade du boulevard. Il s’accroche à l’épée d’un corsaire, il se colle sur les casquettes des dockers, les ménagères n’en peuvent plus leurs oreilles.
Elle court, elle court le plus vite que ses jambes lui permettent. Elle doit arriver à la digue avant que le soleil n’ait fait fondre cette pause temporelle.
Plus tard, elle portera un béret, et on l’écoutera, elle qui fait tant de bruit. Même les regards dédaigneux s’arrêteront quelques instants sur sa chevelure blonde. Elle leur criera la vérité, et ils déposeront à ses pieds des provisions jusqu’à en faire craquer les pavés, qu’elle lancera à grand renfort de bras à ceux qui n’en ont pas. Elle couvrira la marmaille de sucreries jusqu’à ce qu’ils en aient mal au bide.