21.1.11

27 minutes et 14 secondes

27 minutes et 14 secondes que mon regard fait l'aller-retour entre le tube de néon qui grésille et la mouche posée sur le cadre d'une imitation de croûte impressionniste qui orne fièrement le mur écru de la salle communale.

Donc en comptant bien,sachant que les réunions commencent toujours avec en moyenne 8 minutes de retard,que ma montre retarde de cinq minutes,qu'
un train A lancé à 136km/h rencontre un train B dans une gare X,et que surtout on nous ment,on nous spolie,même sur l'heure qu'il est,et que donc par conséquent ne vous prenez jamais au jeu de croire ce que vous dit l'horloge parlante,il doit être 18h45. Environ. Dans le méridien de Greenwich. Parce qu'au fin fond de la forêt amazonienne,il est l'heure de goûter pour les petits enfants. Là-bas,il fait chaud et humide,on se balade popol au vent à travers la jungle,avec de la terre qui s'immisce entre les orteils, des moustiques qui vous foncent droit dans le visage, des morceaux de fougère dans les cheveux et un sentiment de liberté grisant.

Là-bas ce qui est sûr,c'est qu'aucun tube néon ne leur prend la tête en essayant de s'allumer alors que
tout le monde sait qu'il n'en est plus capable, rapport à son âge. Avec en prime le petit "cling" à chaque entreprise ratée, sorte de "hé ho les potes,je suis là!je suis un battant moi,je vais y arriver!"

Seulement voilà, il se trouve que j'y suis pas, en plein milieu de la forêt amazonienne. Non môssieur. Moi,je suis dans la salle communale des Ambrilles, village du fin fond du rectum du monde.


Ce soir,réunion à propos des cloches de l'église,pour savoir si il fallait passer à un système électronique, ce qui nous éviterait pas mal de crises d'apoplexie des curés, ou si il fallait rester dans le manuel. Donc,débat endiablé entre pro-électronique, tournés vers l'avenir, jeunes, beaux, blonds, les cheveux au vent, chevauchant un pur-sang sur la plage, avec une musique bien ringarde en fond sonore et bien trop de rose dans l'image; et les conservateurs,mini-Churchill jurassiens fiers des cordes qui tirent les cloches comme un coq est fier de sa crête rouge et pleine d'excroissances.

En fait moi je suis venu parce que madame Dumaque fait une tarte au poireau à s'en bouffer le tortillon, et aussi parce qu'il y a de la Suze pour pas un rond. Ici c'est clair,le premier qui se balade popol au vent va faire un tour chez les fous fissa. L
es valeurs se perdent.
Monsieur Frantin est en plein allocution. Cet homme m'inspire. Suffit qu'il dise"mon village,je l'aime comme il est"pour que je me le figure en train de chanter "that's the way han han han han I like it"sur l'estrade,empoignant le micro dans son poing tout rouge, transpirant des litres et crachant un peu sur les personnes au premier rang. Des danseuses déguisées en brésiliennes arriveraient alors pour faire une chorégraphie du feu de dieu
et on finirait tous par jouer a la course de chaises, suants, les bajoues rebondissantes comme des superballes, le visage hilare, et on aimerait tous ça, et on déciderait d'arrêter le débat sur les cloches, de les décrocher de l'église, et puis enfin de vivre nu la totalité du temps.


Une marée de mains se levant pour la conservation du système manuel d'actionnage des cloches me sort de ma rêverie, et achève de tuer le dernier de mes espoirs de course de chaises et de village naturiste. L
es cavaliers blonds tous nus râlent un peu,monsieur Frantin serre la main du maire à qui,tout le monde le sait, il a envie de piquer la place depuis qu'il a réduit le budget 3éme âge, et moi, je pique un morceau de tarte aux poireaux à un mioche en lui jetant un regard du genre De Niro dans Taxi Driver "you talkin to me???". Sauf que j'ai pas un iroquoi sur la tête et un flingue dans la main, et que j'essaie pas de kidnapper ma copine prostituée.

Et tout ca sous les milliers d"yeux médusés de la mouche du tableau impressionniste,qui se dit que décidément elle a bien du mal à distinguer le comportement des homo sapiens sapiens de celui de sa cousine la mouche bleue, plus communément appelée
mouche à merde.
Je sors de la salle, le ventre plein de poireau et de pâte brisée,et me dirige vers la petite colline ou il y a l' église, celle qui fait tant débat. Je remonte d'abord la seule rue du village, passe par le jardin des Campi, où le chien essaie même plus de me mordre parce qu'il sait enfin qui est le chef,
et même les escargots,princes de la foret,frémissent de tout leurs corps de gastéropodes sur mon passage.

Je suis grand, je suis puissant, j'ai bouffé de la tarte aux poireaux pour pas un Kopec.

8.1.11

Drunken Sailors


(désolée pour la vidéo un peu dégueu, c'est pas moi jvous jure. Pas taper.)



Il avait plu toute la journée. Les enfants avaient sali leurs culottes courtes dans la boue, leurs mère inquiètes les avaient houspillés, puis elles avaient regardé l’horizon avec une ombre d’angoisse dans la pupille. Soulevant leurs énormes bras blancs, chair douce et molle, elles avaient caché leurs yeux du peu de soleil qui subsistait, et scruté l’horizon, à la recherche de la moindre trace d’écume, du moindre remous dans l’eau verte de l’Atlantique nord. Les jeunes filles aux chevelures de feu s’étaient cent fois regardées dans le miroir, en avaient usé la glace et un peu leurs yeux couleur d’eau de mer. Les vieillards, sur les bancs en bois humides, avaient attendu de sentir une nouvelle fois l’odeur de mer, ce mélange d’écume, de poisson et de whisky qui avait fait leur jeunesse.
L’iode avait déposé sur toute la ville une couche poisseuse et salée. Des gouttes d’eau de mer boueuse tombaient des poils des chiens, les mouettes avaient une robe grise et les algues recouvraient une partie de la plage.
Les enfants avaient déjà entendu cent fois les histoires de marins que leurs contaient leurs grands-parents. Ils pouvaient presque sentir la transpiration de ces hommes, mélange de rhum et de sel, d’air frais et de sperme, d’amour et d’eau sale. Les adolescentes les attendaient, les marins. Elles attendaient celui qui serait différent, qui descendrait du bateau en regardant au loin, des vers plein les yeux, et qui les trouverait, pour lui déclamer le plus beau des poèmes d’amour.
Mais voilà, on avait beau dire, on avait beau faire, cela ne se passait jamais comme cela. Au bout de plusieurs heures, les vieillards prenaient froid et ramenaient leurs chiens dans leurs cahutes, les grosses mères se terraient à nouveau dans leur cuisine pour préparer le potage du soir, les enfants se fatiguaient et finissaient par passer le temps en donnant des coups de pied aux chats errants, les cheveux des jeunes filles s’assombrissaient, elles se recouvraient d’un gros pull, et partaient aider leurs mères. Pourtant, avant leur départ, les mères avaient seriné aux fils les bienfaits d’une vie sobre, l’importance de la toilette, la vulgarité des jurons. Mais rien n’y faisait, cela finissait toujours de la même façon. Lassée d’attendre, la ville s’assoupissait.
Puis, tard dans la nuit, quand le peuple ronflait déjà depuis plusieurs heures, on entendait alors des cris d’ivrognes s’élever du port. Ça y était, ils étaient revenus. Chaque fois on oubliait l’enfer que c’était, de voir les marins revenir. Sur le port, des tessons de bouteilles maculaient les digues. Ça sentait la sueur, la pisse, la gerbe. Les filles de joie étaient ressorties de leurs bordels, arborant leurs plus beaux apparats. Un homme tentait de courir après une fille nue, puis deux ou trois chancellements plus tard, finissait à plat ventre sur le pavé, une bouteille de scotch à la main.
Mais alors, on ne pouvait oublier la petite lumière jaune, celle qui brillait sur le port. Celle de la taverne où ils se réunissaient. Oh, ça n’était pas plus poétique par là, ni plus beau, non. Seulement, de la taverne s’élevait une musique qui à elle seule enivrait chiens et vieillards, mères et filles, putes et marins. Le violon, la cornemuse et la flûte s’égosillaient, jouaient la musique de l’enfer, à un rythme infernal. Et ça sautait là-dedans, ça tournait, ça tombait par terre, se faisait relever, ça tapait des pieds, ça frappait des mains, et ça tournait encore, ça tournait plus vite, ça se rafraîchissait à grands coups de bourbon, et ça repartait pour un tour, puis un autre, et encore un autre, jusqu’à ce que le violon expire dans un dernier cri de victoire. Puis, grisés, ivres, hagards, ils rentraient tous chez eux, pour attendre encore le retour des marins.

19.12.10

Valse avec Bachir, twist avec Fats

"Valse avec Bachir" est un film d'animation Israélo-franco-allemand (si c'est pas beau ça) d'Ari Folman, sorti en 2008. César et Golden Globe du meilleur film étranger en 2009. Pour moi, un chef d'œuvre, tant au niveau esthétique que sur le fond. On a rarement traité de la guerre avec cet œil, et on a encore plus rarement traité de Sabra et Chatila. Antimilitariste sans utopie, psychanalytique sans mélodrame, tout en nuances, il vous abat et vous réveille. Vous fout une jolie baigne pour vous relever ensuite.

Il y a notamment cette scène, où un soldat danse une valse au milieu de balles, sur fond de Chopin, valse op. 64 n°2 en ut dièse mineur.

"Je ne sais pas si ca a duré une éternité ou une minute, mais je revois Frenkel au carrefour, avec des nuées de balles qui sifflent autour de lui. Et au lieu de traverser la rue au pas de charge, il se met à danser, comme un possédé. Il leur montre qu’il n’a pas l’intention de quitter la rue, qu’il entend bien y rester. Pour toujours.

Il veut danser une valse entre les balles, avec des portraits géants de Bachir autour de lui; alors qu’au même moment, à deux cents mètres de là, les fidèles de Bachir préparent la vengeance. Préparent le massacre dans les camps de Sabra et Chatila."




Et perso, je trouve la musique vachement bien utilisée.

Sinon, vous pouvez aussi twister sur Fats Domino, c'est pas mal libérateur dans son genre, et l'espace de trois minutes trente on fait un bond dans l'histoire un peu. C'est kitsch, y'a du costard blanc, de la broche qui brille, et on fait même tourner les serviettes.


16.12.10

TGV Bruxelles midi- Marseille Saint- Charles, 16h09

On est en 2010. Je quitte le temps Bruxelles le temps des fêtes de Noël. Je quitte la Bruxelles colorée, la Bruxelles bigarrée, la Bruxelles mélangée. Après plus d‘une heure de retard, le train démarre enfin. Je sors mon livre, mais très vite, je dois le ranger. La liseuse de ma table clignote et me fait mal à la tête. J’écoute une conversation dans le carré derrière moi. Ça sent le parfum Guerlain et le carré Hermès. Dans la vitre, je ne distingue que des silhouettes. Un grand type, massif, chauve, avec un énorme manteau, son PC posé devant lui. Une femme d’un certain âge, un joli carré blond, une odeur de Guerlain. Ils font connaissance. L’homme est chercheur en physique et participait à un colloque à l’Université Libre de Bruxelles….

- Oh, donc vous êtes chercheur! Mais… le manque de moyens, je veux dire… ça va?
- Oui, oui, vous savez, aux Etats-Unis, nous avons pas mal de fonds pour la recherche…
- Mais, vous êtes originaires d’où, vous?
- Moi, je suis de Houston, au Texas.
- Au Texas? Non mais je veux dire, d’où venez-vous?
- Je vous l’ai dit, de Houston.
- Mais où originellement, où en Afrique…
- Non, je viens de Houston, j’y suis né.
- Mais vous avez certainement des ancêtres africains?
- Oui, je suis descendant d’esclaves…
- VOILA, c’est bien ce que je disais, vous êtes africain!

hop.



7.12.10

Chevaliers de la Table Ronde

Morceaux choisis d'un bijou de la radio: la Table Ronde, ou Trois hommes dans un salon, interview croisée de Brassens, Brel et Ferré.

(L'interview est en 4 parties)


Interview du 06/01/69 de Brassens, Brel et Ferré 1ère Partie
envoyé par Haddog. - Clip, interview et concert.






BRASSENS

« on a déclaré que j’étais poète, moi je fais des chansons. Je ne sais pas si je suis poète, il est possible que je le sois un petit peu, m’enfin, peu m’importe… »

Ferré « vous savez ce qu’on est tous les trois? » « des pauvres connards devant des micros. »

« on vendrait pas des sardines à l’huile si ça rapportait plus que de faire de la chanson. Si on était payés comme des fonctionnaires pour faire ce qu’on fait, on continuerait à le faire quand même. »

« Léo, je te signale que je m’en fous d’être enterré sur la plage de Sète ! Ca m’est complètement égal… J’ai fait ça pour m’amuser, quoi. Pour aller au bain de mer… »

« ne pas crier haro sur le baudet au moment où tout le monde crie haro sur le baudet, c’est une forme d’engagement comme une autre »


FERRÉ

« les gens qui sont honorés quand ils sont dits poètes sont des poètes du dimanche.»

« autrefois quand on aimait une chanson, on se la chantait, les gens se la passaient comme ça, maintenant c’est différent… le public est devenu plus… plus passif »

« nous sommes des hommes publics, et c’est ça qui nous gêne, par exemple moi, quand je croise dans la rue une femme… une femme qui vend aux hommes son corps… une putain quoi, et, si elle me reconnait, elle me fait jamais l’article. J’ai longtemps cherché pourquoi, et j’ai trouvé: c’est parce qu’on fait le même métier. Je fais le même métier. Je vends quelque chose de mon corps»


« qu’avez-vous fait de votre premier cachet? » « on l’a bouffé je crois… »

« Non ! Je ne suis pas, je ne peux pas être un militant. Je ne peux pas militer pour quelque idée que ce soit car je ne serais pas libre. Et je crois que Brassens et Brel sont comme moi, parce que l’anarchie est d’abord la négation de toute autorité, d’où qu’elle vienne. L’anarchie a d’abord fait peur aux gens, à la fin du XIXe siècle, parce qu’il y avait des bombes. Après ça les a fait rigoler. Ensuite, le mot anarchie a pris comme un goût mauvais dans la bouche des gens. »

"Ah oui ! Les seules choses valables se font dans la tristesse et la solitude. Je crois que l’art est une excroissance de la solitude. Les artistes sont seuls"

« quand l’amour s’en va, on fait semblant d’y croire encore et ça le fait durer un petit peu »



BREL


« le type qui me dit qu’il n’est pas seul dans la vie, c’est qu’il est plus belge que moi! »

« de toute façon, elles sont aussi artistes que nous, et nous sommes aussi putains qu’elles.»

"J’ai été dans un collège religieux, j’ai servi la messe. Pas huit ans, un an je crois, juste le temps d’acheter un vélo "



« et est que ce du côté de Dieu…. » « HAHAHAHAHAHAHAH » (les trois)

BO-BO-BONUS: un article bien sympa.

2.12.10

Pierre Carles- Attention danger travail



Témoignages

"C’est pas simple d’être dans une chaîne; c’est pas simple d’arriver à cinq heures moins le quart, puis de… de te dire « tiens, vite, faut que je fume une cigarette ». Je mets mon tablier, je prends mes outils, puis une dernière cigarette avant la sonnette. Puis à cinq heures moins le quart, la sonnette. Et c’est triste, c’est triste. Tu penses plus au travail que tu fais. Tu y penses, mais machinalement, c’est tout par réflexe; tu sais qu’il faut mettre une agrafe à gauche, une agrafe à droite. Tu engueules ton agrafeuse quand elle va mal, tu t’engueules toi-même, t’arrives à t’engueuler toi-même quand tu te blesses. Alors que c’est pas de ta faute, c’est de la faute des montages qui sont mal faits, mais c’est comme ça.
Devant nous, ya rien. Rien. La promotion? Non, faut pas y compter. Ce qui est dur en fait, c’est d’avoir un métier dans les mains. Moi je vois, je suis ajusteur. Pendant trois ans j’ai été premier à l’école, pendant mon CET. Qu’Est-ce que j’en ai fait? Rien. Au bout de cinq ans, je peux plus me servir de mes mains, j’ai mal aux mains. J’ai un doigt, le gros, j’ai du mal à le bouger.
J’ai du mal à toucher Dominique le soir, ça me fait mal aux mains. La gamine, quand je la change, je peux pas lui dégrafer ses boutons. T’as envie de pleurer dans ces moments là. (…) J’ai du mal à écrire, j’ai de plus en plus de mal à m’exprimer. Ça aussi, c’est la chaîne. T’as tellement de choses à dire que t’arrives plus à les dire. Les mots, ils arrivent tous ensemble dans la bouche. Et puis, tu bégayes, tu t’énerves. Tout t’énerve, tout. "

Alain Rachebault

"Puis, en 82, j'ai été licencié. Et là, j'ai commencé à entrevoir une multitude de choses. C'est comme être au bord d'un précipice, quelqu'un vous pousse dans le dos, et une fois dans le vide, on s'aperçoit qu'on peut voler. On commence à planer, et on se dit "c'est drôle, la prochaine fois je me jette tout seul!" "

P., viré de l'usine et enfin tranquille

28.11.10

Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire


"La nécessité de préserver la diversité des cultures dans un monde menacé par la monotonie et l'uniformité n'a certes pas échappé aux institution internationales. Elles comprennent aussi qu'il ne suffira pas, pour atteindre ce but, de choyer des traditions locales et d'accorder un répit au temps révolu. C'est le fait de la diversité qui doit être sauvé, et non le contenu historique que chaque époque lui a donné, et qu'aucune ne saurait perpétuer au-delà d'elle-même.
Il faut donc écouter le blé qui lève, encourager les potentialités secrètes, éveiller toutes les vocations à vivre ensemble que l'Histoire tient en réserve; il faut aussi être prêt à envisager sans surprise, sans répugnance et sans révolte que toutes ces nouvelles formes sociales d'expression ne pourront manquer d'offrir d'inusité.
La tolérance n'est pas une position contemplative, dispensant les indulgences à ce qui fut ou à ce qui est. C'est une attitude dynamique, qui consiste à prévoir, à comprendre et à promouvoir ce qui veut être. La diversité des cultures humaines est derrière nous, autour de nous et devant nous. La seule exigence que nous puissions faire valoir à son endroit (créatrice pour chaque individu de devoirs correspondants) est qu'elle se réalise sous des formes dont chacune soit une contribution à la plus grande générosité des autres. "

25.11.10

A la lumière des tuyaux tordus


Morceaux choisis du fanzine Blonde, Brune, Amère, trouvé au bord d'une table, au Murmure, bar du quartier Flagey, à Bruxelles.



"Qu'ils soient sorciers, poètes, humbles aspirants souffleurs, les derniers parleurs authentiques font de plus en plus figure de parias, de parasites anti-marchands. Sans vague, mais implacablement, tout sera mis en oeuvre pour les dévoyer, leur faire passer le goût de l'ouïe, des voyances et voyages, ou des grands raids intérieurs. Ils iront assourdis, gavés d'hymnes au plaisir, et gavés de vents vides."
Antoine Wauters, in Debout sur la langue



Illustration de Nicolas


Brèves de comptoir

"Je ferai mieux d'aller voir un peu plus d'expos au lieu de faire les poubelles tout le temps"
La jeune femme aux robes


"Je sais pas, je vais voir... si dans six mois j'ai pas de femme, je m'achète un chien."

"Vaut mieux faire des plans sur la comète que des cons sur la planète."

15.11.10

Il ne restera rien- Les Ogres de Barback




Il ne restera rien, tout est vécu en vain
Vous pouvez partir tard
Ou bien mourir demain
Vous pouvez boire de l'eau
Vous pouvez boire du vin

La vie est ainsi faites
Et lorsque tous s'arrête
Plus rien de nos bazars
Plus rien de nos conquêtes
Plus rien des idéaux
Plus rien des idées bêtes

Pas plus que de trésors
Plus rien de notre corps
Ni haine ni regard
Ni regrets ni remords
Que l'on soit mort idiot
Intelligent ou fort

Plus une trace de vous
Millionnaires ou sans sous
Le blabla les dollars
La couleur ou le goût
Disparaitront si tôt
Quand disparaitra tout

Sans raison sans morale
Ni le bien ni le mal
Le néant le trou noir
Il ne restera que dalle
Si le rien est un sot
Le tout est son égal

Même si l'on a tout vu
Même si l'on a rien su
Si l'on a voulu croire
Craignant d'être déçus
Si l'on a cru le beau
Ou si l'on a rien cru

Il ne restera rien
Et ne prend pas ma main
Il ne restera rien
On peut partir demain

On implore le soleil
Et pour lui c'est pareil
Ça peut faire des milliards
D'années qu'il s'émerveille
Pour lui aussi banco
Le jour la mise en veille

Puis on crie à la lune
Elle ne nous répond qu'une
Explication barbare
Nous savons que chacune
Ou chacun sans cadeau
Va vivre pour des prunes

Si j'ai grandi sans foi
Si j'ai vécu sans loi
Si je garde l'espoir
De finir avec toi
Mon rêve un jour se clôt
Tout se terre, tout s'en va

On fait voeu d'abstinence
Ou se nourrit d'outrance
On vit dans le hasard
On prévoit tout d'avance
On est froid on est chaud
On a peur ou confiance

On passe des années
À se chercher paumés
On se sort du brouillard
On se voit entouré
On comprend le coeur gros
Que tout vas s'oublier

Puis le temps d'un sourire
On aperçoit le pire
Celui qui sans égard
Nous emmènes à vieillir
C'est le temps d'un sanglot
C'est le temps d'en finir
Il ne restera rien
Et ne prend pas ma main
Il ne restera rien
On peut mourir demain
Il ne restera rien
Et ne prend pas mes mains
Il ne restera rien
On va crever demain

Et un jour tout finit
Même l'infini s'enfuit
On vit ici on part ailleurs
On s'en soucie
On a vrai on a faux
On l'admet puis on nie

Il ne restera rien
Si vous écoutez bien
Ces messieurs dames l'histoire
C'est en tous cas la fin
D'une chanson dont bientôt
Il ne restera rien

23.10.10

Charles Lewinsky, Melnitz


"Après, [...] cet après qui était toujours un avant, car le nouveau désir se réveillait déjà à peine le précédent était-il assouvi. Après, quand ils reprenaient leur souffle et que leurs coeurs cessaient de battre la chamade comme s'ils avaient gravi une cime, et c'était bien une cime, à chaque fois, une chaîne de montagnes impraticable qui vous effraie et pourtant vous attire irrésistiblement, qu'il faut explorer et conquérir, toujours différente et toujours plus familière, avec des sentiers qu'on voudrait arpenter de nouveau, encore et encore, s'il n'y avait la crainte de se trouver à bout de forces avant d'en avoir exploré d'autres, plus attirants encore.

Après, lorsque les yeux ne voudraient pas se rouvrir, comme l'on cherche à prolonger un rêve tout en sachant qu'on ne le fera pas revenir, pas jusqu'à la prochaine fois, où il sera différent, encore plus beau, plus énigmatique, plus dangereux.

Après, lorsque, sur la peau, le fin duvet est encore en charge, jette des étincelles sous le frôlement des doigts- pas plus loin! pas maintenant! pas encore- après, quand déjà le quotidien s'infiltre à travers les volets clos, avec son odeur fade, cette nauséabonde odeur de la réalité que l'on avait masquée pendant quelques minutes sans la chasser vraiment, quand la spontanéité les lâchait comme un manteau mal cousu, que la nudité redevenait nudité et non plus libération.

Après, quand ils se redressaient et demeuraient ainsi quelques secondes parce qu'ils n'étaient pas encore sûrs de tenir en équilibre, après, quand ils étaient assis côte à côte, jambes ballantes, comme si le lit était un rivage, et la réalité une eau froide où ils devaient sauter -pas encore! de grâce, pas encore!-

Après, quand c'était terminé et que déjà montait en eux cette légère déception inhérente au bonheur comme le vieillissement à la vie, après, quand le temps s'immobilisait et pourtant devait reprendre son cours..."

18.10.10

Sanguijuela




La journée avait été torride. Les lingères n’avaient de cesse de replonger les draps dans les bacs d’eau claire avant que la chaleur ne sèche le savon en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Les travailleurs des champs avaient nourri le blé de leur sueur, cette sueur qui donne à la bière le gout âpre que tout le monde lui connaissait ici. Les cheveux se collaient dans les nuques, et sous les aisselles velues, des gouttes perlaient pour former des auréoles trempées, sur les chemises et les robes. Les enfants s’étaient promenés nus jusqu’à ce que, à la tombée du jour, la première ombre de la nuit rafraîchisse leur peau cuite par le soleil.

Et lui, toute la journée, il avait peint. Il avait posé son chevalet, celui qu’il avait acheté en France, sa palette et ses huiles devant la place centrale, et de maints gestes répétés, avait peint. Il peignait comme personne, ajoutant parfois un éclat d’orage au ciel, de l’énergie dans le battement d’ailes d’un oiseau, un éclat de colère dans l’œil d’une vieillarde. Mais ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était les autoportraits. Alors, toute cette journée torride sur la place, il la passa à se peindre. Il se peignit noyé dans une foule. Il se peignit observant cette foule dansante, sautillante, bousculante. Il n’était certes qu’un détail du tableau, mais un détail qui lui pris l’après-midi entière, tant et si bien qu’il ne la vit pas passer derrière son chevalet, le caressant de ses mains légères, remplissant son gobelet d’orangeade ou de bière fraîche. Il ne vit pas le balancement de ses hanches, les ondulations noires de ses cheveux, n’entendit pas le froissement de tissu de sa jupe. Il ne la voyait plus.

Et pourtant, elle la soignait, son orangeade. Elle la préparait exprès pour lui, son peintre, son artiste à elle, et y ajoutait toujours la dose parfait de rhum, pour que l’ivresse ne soit que créatrice. Elle venait, puis repartait, respirait un peu l’odeur de son cou, la chaleur de son dos, et repartait. Elle l’aidait dans son œuvre, s’effaçait derrière l’œuvre, la respectait comme on respecte un ancêtre.
Mais voilà. Aujourd’hui, il avait fait trop chaud. Le soleil l’énervait. Elle ne le supportait pas. Il lui donnait trop chaud, rendait sa chevelure trop lourde. Elle qui aimait tant marcher pieds nus, la terre avait été si brûlante aujourd’hui qu’elle avait dû mettre des chaussures qui lui enserraient la cheville, lui faisaient mal aux orteils. Les épaisseurs de sa longue jupe se collaient à ses cuisses et cela l’agaçait prodigieusement. Et, à chaque aller et retour vers la place, entre deux corvées, elle était éblouie par la blancheur de la toile de l’homme, appliqué sur deux centimètres carrés depuis le début de l’après midi. Et puis, tout compte, cela faisait tant d’après midi que cela durait. Elle avait essayé, pourtant, de s’en détacher. elle aurait voulu le perdre. Se réveiller un matin, ouvrir un œil puis deux, retourner les draps, éventrer les oreillers, et ne plus le trouver.
Mais il était toujours là, dans un coin de sa chambre, dans l’odeur de ses draps, l’attendant au coin de la rue, dans un sourire, une exclamation, une image. Il lui collait à la peau comme la poisse sur la bouche d’un bébé.

Alors, il fallait de la violence. Sa mère lui avait toujours dit « les hommes, on les arrache de sa peau comme des sangsues. » Et lorsqu’elle évoquait la douleur et la cicatrice d’une morsure de sangsue, elle lui répondait simplement qu’elle les lui avait toujours guéri.
Ce soir, d’un grand coup sec, en emportant peut-être au passage des morceaux de sa chair, elle arracherait la sangsue.

L’orchestre s’était rassemblé sur la place. Dans la moiteur du soir tombant, tout le village s’était réuni sur ses pavés, pour transpirer une dernière fois au son des guitares. Les mains pleines de cornes accordaient les instruments pendant qu’elle descendait un verre de vin à la verticale dans son cou délicat. Il lui fallait du courage pour aller jusqu’au champ de bataille. Ce soir, elle livrerait son dernier combat, et n’abandonnerait qu’une fois l’ennemi mordant la poussière.
Elle arborait son maquillage de guerrier, celui que l’on réserve aux combats mortels. Le khôl enflammait son regard, et le sang montant à son visage faisait rougeoyer ses joues. Elle avait mis sa grande jupe, celle de sa mère, celle qui renfermait des épaisseurs infinies de tissu, que l’on faisait claquer sur les cuisses et qui brûlait les yeux de ses couleurs. Une énorme fleur rouge décorait sa tignasse noire, qu’elle avait laissé tomber sur ses épaules, et couler le long de la cambrure de son dos.

Et lui, son peintre, était là, à n’y jeter aucun regard. Il était si sûr de la posséder. Ce soir, il l’aurait toute entière, comme tous les autres soirs. Et il trouvait ça normal.
Alors, quand elle commença à danser, sa seule réaction fût de bomber le torse et de se rengorger, sombre coq, assis sur son banc.
Mais quand, au son de l’accordéon, elle s’approcha de lui, il vit la lueur dans son regard. Une lueur qu’il ne lui avait jamais vu avant, une lueur qui lui fit détourner le regard.
Et les mains frappaient, les guitares chantaient, les accordéons et les violons hurlaient. Et elle dansait, rageusement, follement, sans s’arrêter. Elle s’abandonnait au rythme de la musique, frappait le sol avec ses pieds, comme pour écraser quelque chose. Elle tendait ses bras vers le ciel, puis les jetait vers le sol, et piétinait tout cela avec une rage folle. La sueur perlait à son décolleté, à sa nuque, dans le creux de son dos. Habituellement, il aurait agrippé sa chevelure, comme il l’avait fait maintes fois auparavant, et collé son corps contre elle. Mais ce soir là, il ne bougea pas de son banc.

Elle dansait, elle tournait sur elle-même, et c’était un cri. C’était un hurlement. Son corps hurlait sa liberté. Et elle le regardait, lui, sur son banc, des traces de peintures sur sa chemise, et ce soir ne voyait plus la flamme qu’elle lui trouvait avant dans le regard. Elle arrachait la sangsue, et cela lui procurait un plaisir infini, sensuel, chaud, brûlant et rageur. Elle voulait éclater de rire, mais elle dansait si fort qu’elle ne pouvait que haleter, au rythme des tambourins. Son souffle était court, il était chaud. La moiteur de la nuit était son amante, faisant tourner son corps dans une étreinte enivrante.

Et lui, peintre sans pinceau, regardait tout cela, impuissant, sans rien comprendre à l’affaire, sans pouvoir bouger un seul de ses membres. Et quand le crachat de la jeune fille en flammes s’écrasa à deux centimètres de ses chaussures tachées d’huile, il ne put que l’observer, pour la voir ensuite, en relevant la tête, s’éloigner en courant.

Elle avait arraché la sangsue, et il fallait alors désinfecter tout ça, « à grand coups de rhum », comme disait sa mère.

3.10.10

Poètes de service à la gâchette





Léo Ferré, "Des armes"


Il pleut des cordes, ce soir. Des cordes, et c'est presque pas une image. Les gouttes se collent entrent elles, font la course à celle qui viendra la première s'écraser avec fracas sur le bitume glacé.


Des armes, des chouettes, des brillantes
Des qu'il faut nettoyer souvent pour le plaisir
Et qu'il faut caresser comme pour le plaisir
L'autre, celui qui fait rêver les communiantes


Un sourire, un mot, une démarche assurée. Un poignard, une étreinte, une religion. Entre nos quatre murs, sur nos cartons, derrière nos paupières closes, nous nettoyons nos armes.

Il éructe ces vers comme on marmonne des phrases sans sens quand les verres passés se font un peu trop nombreux.

Et l'ombre du chevelu plane, son sourire se dessine dans les gouttes, dans les reflets des réverbères de la rue éternellement déserte.

Des armes bleues comme la terre
Des qu'il faut se garder au chaud au fond de l'âme
Dans les yeux, dans le cœur, dans les bras d'une femme
Qu'on garde au fond de soi comme on garde un mystère


Et moi, ni dehors, ni dedans, j'ouvre le maximum de mes oreilles à moitié sourdes, pour n'en perdre une miette. J'ai comme l'impression que Le Chevelu parle des souvenirs là, non?

Des souvenirs, ceux qui restent et ceux qu'on finira par oublier. Ceux qui nous lacèrent le coeur autant qu'on les rappelle. Ceux dont on ne parle pas. Et ça me collerait presque des frissons, putain.


Des armes, au secret des jours
Sous l'herbe, dans le ciel et puis dans l'écriture
Des qui vous font rêver très tard dans les lectures
Et qui mettent la poésie dans les discours

Des armes, des armes, des armes
Et des poètes de service à la gâchette


Deux vers, chantés comme pour la dernière fois, criés dans un sanglot. Ni trop peu, ni trop.


Pour mettre le feu aux dernières cigarettes
Au bout d'un vers français brillant comme une larme



Well, ok... on doit se sentir comment après ça? Genre, merdique ou un truc du style? Parce que si c'est ça, bravo ça marche mec, on se sent tous cons. On est là, nous, avec nos ptites névroses, notre style brouillon, notre jeunesse qui transparait, et toi, tranquille, tu nous assène un bordel pareil? C'est pas sport, franchement.

Je n'ai sûrement pas compris la signification de ce poème, ou alors de travers. Et alors? Que celui qui le prétend s'avance, « le ventre à hauteur de canon » comme dirait mon ami Breton.


Allez, la prochaine fois je publie un truc marrant, ok? QUI VEUT UNE HISTOIRE DE TOTO, QUI?


21.9.10






L’hiver 1954. Le long de l’interminable digue, la glace emprisonne les grains de sable, pour ne les libérer qu’un mois plus tard. L’espace d’un mois, le temps se fige. Les traces de pas sur les dalles de béton, les bâtons de sucette que l’on a, intentionnellement ou non, laissés tomber près des bancs. Les échoppes du bord de mer sont toutes fermées, et l’on croirait alors une longue succession de cabanes de jardin déposées là au hasard, et auxquelles on aurait oublié de poser des portes et des fenêtres. Les mouettes, folles, cherchent un abri parmi les marécages gelés. Les bateaux sont pris aux piège dans la glace salée de la mer du nord. Tous les jours, on se saigne, à tenter de faire bouger les coques vides. Sans succès. L’épaisse couche de glace enserre les barques sans leur donner un espoir de s’échapper.
On souffle entre ses mains rougies pour tenter de les réchauffer. Les jointures blanches semblent découper les doigts en plusieurs petits tronçons de viande morte.
La ville est glacée, immobile, recouverte d’un manteau de neige blanche qui endort pour un temps les rues et les trottoirs.
Elle vient tout juste d’avoir 14 ans, quelques mois avant que le temps n’arrête sa course folle. Peut-être est-ce pour cela, que plus de 50 ans après, la lumière qui éclairera ses yeux azur sera la même que celle de son adolescence.
Le vent glacial fige ses boucles blondes. Son bonnet de laine n’a de cesse de tomber sur le sol hivernal tant elle sautille, tant elle court, tant elle danse sur la glace, faisant glisser ses souliers de cuir en une valse enragée. Et elle claque des mains, et elle chante. Elle chante pour que les âmes endormies au balcon l’entendent, elle chante pour percer un trou dans le plafond grisâtre du ciel. Elle rit aux éclats, et son rire rebondit sur chaque façade du boulevard. Il s’accroche à l’épée d’un corsaire, il se colle sur les casquettes des dockers, les ménagères n’en peuvent plus leurs oreilles.
Elle court, elle court le plus vite que ses jambes lui permettent. Elle doit arriver à la digue avant que le soleil n’ait fait fondre cette pause temporelle.
Plus tard, elle portera un béret, et on l’écoutera, elle qui fait tant de bruit. Même les regards dédaigneux s’arrêteront quelques instants sur sa chevelure blonde. Elle leur criera la vérité, et ils déposeront à ses pieds des provisions jusqu’à en faire craquer les pavés, qu’elle lancera à grand renfort de bras à ceux qui n’en ont pas. Elle couvrira la marmaille de sucreries jusqu’à ce qu’ils en aient mal au bide.

16.9.10

Jacques Brel- Ces gens là



Je me suis longtemps demandé comment certains artistes se démerdaient pour que leurs chansons sonnent toujours actuelles...




http://www.flickr.com/photos/fabwillalexander/sets/72157624327058801/show/

A coupler avec ça.






Images du diaporama: Fab William Alexander

6.9.10

John Fante- Ask the Dust


Et c'est déjà un crime de ne citer que ça...


"Assassin ou barman, barman ou écrivain, qu'importe : son sort était le sort de tous, sa fin ma fin ; et ce soir dans cette cité de fenêtres éteintes il s'en trouvait des millions comme lui et comme moi, aussi impossibles à différencier que des brins d'herbe mourante. C'était déjà assez dur comme ça de vivre, mais mourir c'était la tâche suprême."


"Je suis sorti faire un tour en ville. Bon Dieu, voilà que je remettais ça, traîner la savate dans les rues. Je regardais les gueules autour de moi, et je savais que la mienne était pareille. Des tronches vidées de leur sang, des mines pincées, soucieuses, paumées. Des tronches comme des fleurs arrachées de leurs racines et fourrées dans un joli vase ; les couleurs ne duraient pas bien longtemps."



"Là-dessus tu as sorti une bouteille de ton sac et on a bu ça ; ton tour d’abord, ensuite le mien. Quand il n’y a plus rien eu dans la bouteille je suis descendu en acheter une autre au drugstore, mais une grande cette fois. Toute la nuit on a bu et pleuré, et ivre je pouvais dire les choses qui bouillonnaient dans mon cœur, tous ces chouettes mots, toutes les fines comparaisons, parce que toi c’est sur l’autre mec que tu pleurais et tu n’entendais rien de ce que je racontais ; mais moi je les entendais, et je peux te dire qu’Arturo Bandini était plutôt bon cette nuit-là, parce qu’il parlait à son seul amour, et ce n’était ni à toi ni à Vera Rivken qu’il parlait, tu comprends, mais juste à son amour. Ah j’en ai dit des belles choses cette nuit-là, Camilla. A genoux à côté de toi sur le lit, je te tenais la main en disant : « Camilla, pauvre petite, perdue et tout ça ! Desserre tes doigts fins et rends-moi mon âme lasse ! Embrasse-moi sur la bouche que je me rassasie du pain d’une colline mexicaine. Souffle le parfum des cités perdues dans mes narines enfiévrées et laisse-moi mourir ici, la main sur la douceur de ta gorge, blanche comme une plage du sud à moitié oubliée. Viens puiser le désir dans ces yeux malades et jette-le aux moineaux solitaires dans quelques champs de maïs, parce que je t’aime, Camilla, et ton nom m’est sacré comme celui d’une princesse très brave se mourant d’amour avec le sourire, pour quelqu’un qui ne le lui rendrait jamais. "


"Je n’ai pas lu Lénine mais je l’ai entendu cité des tas de fois, la religion c’est l’opium du peuple. Et c’est bien ce que je me dis tout haut sur les marches de l’église : ouais, l’opium du peuple, parfaitement. Je suis athée, moi qui vous cause : j’ai lu l’Antéchrist, que je considère comme une œuvre capitale. Je crois au réexamen des valeurs, parfaitement, oui Monsieur. L’Eglise doit disparaître, c’est le refuge de la booboisie, c’est badernes et butors et compagnie, tous fumistes et bachibouzouks. "



"Peur de personne, d’aucun homme au monde, mais alors par exemple une peur bleue de traverser le Tunnel à pied, celui de la Troisième Rue. Claustrophobie. Et peur de l’altitude aussi, peur du sang et des tremblements de terre ; à part ça, plutôt brave, peur de rien sauf de la mort, sauf de la foule, de l’appendicite, des troubles cardiaques, oui, même de ça : tout le temps dans ma chambre, réveil en main, doigt sur la jugulaire, à me compter les battements de cœur, à épier les bruits suspects et sonder les gargouillis au fond de mon estomac. A part ça, comme j’ai dit, plutôt téméraire. "

26.8.10

Gabriel García Márquez- El Otoño del Patriarca


" Après onze heures seulement, il réussissait à surmonter le chavirement du petit matin pour affronter les hasards de la réalité. Autrefois, à l'époque de l'occupation des marines, il s'enfermait dans son bureau pour décider du destin de la patrie avec le commandant des troupes du débarquement et il signait toutes sortes de lois et d'arrêtés en appuyant son pouce sur le papier, car il ne savait alors ni lire ni écrire,mais quand on le laissa à nouveau seul avec la patrie et le pouvoir il ne voulut plus se faire de bile pour la loi écrite qui est une belle connerie et il se mit à gouverner de vive voix et en personne à toute heure et partout, révélant une parcimonie cavernaire mais aussi une diligence inimaginable chez un homme de son âge [...] il résolvait affaires d'Etat et problèmes domestiques avec la même simplicité qu'il ordonnait enlevez moi cette porte d'ici et mettez-la là, retardez l'horloge qu'elle ne sonne pas midi à midi mais à deux heures pour que la vie paraisse plus longue..."

16.8.10

Au détour d'une rue, Lille moulins.


Elle est assise, les jambes écartées,
les bras pendants, et la matière
brillante de sa robe qui retombe
flasque
sur ses seins rebondis
donne à voir un semblant de poupée.
un semblant de femme.
sa peau grise trahit une détresse impénétrable, un vide insondable.
son cou tendu expose sa tète ronde
ses sourcils relevés donnent
à son regard une lueur de surprise
éteinte, quelque chose comme
l'étonnement de la danseuse qui vient
de s'écraser au sol.


"Le vide, c'est l'humanité entière [moins les chiens]"



26.7.10

Run with the hunted- Charles Bukowski


" Un vieil homme m'a demandé une cigarette
et m'a raconté ses ennuis
et voici
ce qu'il a dit:
que cette Epoque était un crime
que la Pitié ramassait les billes
et que la Haine ramassait la monnaie."

"Il perçoit la haine et le mépris du monde, plus tranchants que son rasoir, ce qui lui ronge le ventre comme un polype mouillé; et il se décrète vaincu cependant qu'il essaie de débarasser son rasoir des poils en le secouant dans l'eau (comme la vie) pas assez chaude."

"voici:
pas trop de gueules de bois
pas trop de bagarres avec les femmes
pas trop de pneus crevés
jamais une pensée de suicide

pas plus de trois rages de dents
jamais un repas sauté
jamais de prison
jamais amoureux

sept paires de chaussures

un fils à l'université

une voiture d'un an

des polices d'assurance

une pelouse très verte

des poubelles bien fermées

il sera élu."

Présentation

Déjà que j'ai cherché trois heures un nom pour ce blog, donc tu m'excuseras le peu d'originalité du titre de l'article.
Voilà, le concept, ça serait un genre de truc ou je posterais tout ce qui m'a touché, ou inspiré d'une manière ou d'une autre, que j'aurais trouvé dans un livre, dans un film, ou simplement dans le métro ou au détour d'une conversation.
Toutes les participations seront les bienvenues, le but c'est d'apprendre un max. Envoyez moi juste un petit mail (averagecabbage@hotmail.fr) et voilà.
Bonne lecture